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L’intransigeance européenne à l’œuvre : des centaines de génériques suspendus...

mardi 28 juillet 2015 par Marc Girard

RÉSUMÉ - Selon leur mode opératoire désormais classique de la "poudre aux yeux", les autorités sanitaires européennes ont médiatisé, à deux reprises en 6 mois, un train de mesures supposées attester leur volonté de contrôle sur les génériques fabriqués en Inde. La comparaison avec celles, autrement plus contraignantes, prises aux USA permet d’en mesurer la bénignité : l’Agence européenne se présente comme intransigeante devant des irrégularités anodines de certains enregistrements électro-cardiographiques sans significativité patente, mais affecte d’ignorer des risques autrement plus conséquents, tels que la contamination de certains lots... par de la mort aux rats. Après quelques considérations sur les dérives de "l’assurance qualité" telle que mise en oeuvre par nos agences, on conclut sur les remerciements d’usage à l’endroit de tous ceux qui contribuent à la criminalité médico-pharmaceutique et à son exaspérante impunité : sociologues bornés quoique médiatisés (voire primés), implacables dans leur dénonciation d’une "précaution" à laquelle ils n’ont encore rien compris, "lanceurs" d’alerte tétraplégiques, arnaqueurs opportunistes déguisés en parlementaires...

Avertissement

L’Agence européenne du médicament, dont on connaît la rigueur et l’intégrité, ayant relancé hier la grosse blague d’une sanction à l’encontre des génériques indiens, on remet en ligne en date de ce jour (28/07/15) l’article publié sur ce site voici déjà six mois : lui non plus n’a pas pris une ride. Comment s’en étonner : le mode opératoire des larbins à la solde de de Big Pharma n’ayant pas changé, il n’y a aucune raison pour changer un seul mot à la critique de ces larbins - sauf peut-être pour déplorer la longévité de l’imposture.

Introduction : plus ça change...

L’intérêt – si j’ose dire – de la corruption qui ronge nos institutions, c’est qu’elle est tellement généralisée et proliférante que, même si on n’a pas le temps de la dénoncer à chaque fois, on est de toute façon certain d’en retrouver une nouvelle occurrence avant longtemps : c’est ce qui se passe actuellement avec cette pseudo-mesure exagérément médiatisée de l’Agence européenne du médicament à l’encontre de quelques génériques indiens supposés menacés d’une suspension [1].

Quand on avait commencé à parler de cette histoire début décembre 2014, j’avais bien noté que certains internautes étaient venus fureter sur mon site en quête d’éclaircissements [2] : en conséquence, je m’étais promis de rédiger un billet sur le sujet. Mais comme mes visiteurs peuvent probablement m’en donner acte en considération du travail accompli depuis cette date, le temps m’a manqué. N’importe puisque le cynisme imbécile de nos agences sanitaires m’offre une occasion d’y revenir.

Le lecteur qui (à la différence de certains « lanceurs d’alerte » éventuellement chargés d’écrire des rapports sur le sujet) connaît un minimum de réglementation pharmaceutique aura déjà remarqué qu’à la différence du retrait, une suspension est provisoire : ça laisse un espoir certain aux firmes sanctionnées… D’autant qu’avant même la mise en œuvre de cette sanction relativement bénigne, l’Agence européenne, dans sa débonnaireté, admet qu’elle pourra même être différée si l’utilisation du générique défectueux est néanmoins « considérée comme cruciale (critical) » : on imagine le même type de raisonnement concernant la suspension de permis d’un type qui roulerait avec 5,6 g d’alcool dans le sang, au motif qu’il serait « crucial » de permettre à ce gars-là d’assurer ses livraisons avant leur date de péremption…

De fait, on nous assure ici que les infractions justifiant ces suspensions pour l’exemple sont de simples manquements plutôt formels, qu’elles concernent apparemment de vagues études électrocardiographiques (indicatrices effectivement très indirectes de la qualité d’un médicament…), mais qu’elles « ne constituent pas une donnée indispensable » et qu’elles ne remettent en cause ni l’efficacité, ni la sécurité des médicaments visés par la mesure [3]. Le Bon Peuple se voit donc prié de constater que l’administration sanitaire ne recule devant aucun sacrifice, aucun excès de prudence pour garantir l’essentiel, à savoir la santé publique - pardon : la Santé Publique.

Entrons un peu dans le détail de cette nouvelle mystification : elle est grossière.

Vérité en-deçà de l’Atlantique, erreur au-delà

Rappelons, à titre introductif, que, depuis déjà près de deux ans, l’un des principaux exportateurs indiens – le laboratoire Ranbaxy – est peu ou prou interdit aux USA. On se demande toujours pourquoi ce qui n’est pas acceptable aux yeux de l’administration américaine (FDA) ne semble nullement gêner notre agence européenne (EMA) – qui vient pourtant d’exhiber si complaisamment les preuves de son intransigeance…

On se le demande d’autant plus que, par rapport aux griefs allégués par l’EMA pour justifier la sanction actuelle et apparemment facultative (des études électrocardiographiques qui ont peut-être manqué de rigueur), ceux qui ont motivé l’interdiction américaine – qui concerne aussi des médicaments fabriquée en Inde, lesquels sont également exportés en Europe – apparaissent nettement plus préoccupants : envahissement des sites de production par des essaims de mouches (« trop nombreuses pour être comptées »), présence dans les médicaments de substances bizarres et qui n’avaient aucune raison d’y être, enfin et parfois absence de tout principe actif dans les spécialités exportées par le fabricant indien [4]. On est là dans un ordre de gravité qui passe l’indisponibilité du quatorzième feuillet d’un enregistrement électrocardiographique…

Mort au rats : excipient à effet non notoire ?

Alors que l’alerte européenne conduisant à ces suspensions disons… optionnelles semble remonter à début décembre [5], on ne manque pas d’être frappé par sa quasi-coïncidence avec une autre histoire indienne qui avait fait les gros titres juste avant [6] : le décès de treize jeunes femmes juste après leur stérilisation chirurgicale. La presse française semble avoir cessé de couvrir l’affaire juste après avoir rapporté que le chirurgien responsable avait été arrêté [7], avec déploration d’ailleurs classique sur les conditions d’hygiène censément déplorables dans lesquelles se seraient déroulées ces stérilisations à la chaîne. Il faut se tourner vers la presse anglo-saxonne pour avoir la suite de l’histoire [8] : le chirurgien n’était peut-être pas très soigneux, mais les malheureuses victimes semblent surtout avoir souffert de se voir prescrire, après l’intervention, un antibiotique – évidemment fabriqué en Inde (comme une bonne part de ceux qui sont désormais sur les étagères de nos officines) – contaminé dans la chaîne de production par une substance utilisée pour fabriquer… de la mort aux rats

L’article du Sunday Times ne manque évidemment pas de faire un rapprochement avec les mesures antérieurement prises par la FDA à l’endroit de Ranbaxy. À ceux qui, ce nonobstant, voudraient accréditer qu’il n’y a eu là qu’un malheureux concours de circonstances, rappelons que voici au moins dix ans que des experts parmi les plus autorisés (il y en a…) avaient prophétiquement dénoncé l’incapacité des autorités européennes à garantir la sécurité des médicaments, voire des matières premières dont l’Inde et la Chine sont désormais nos principaux fournisseurs…

Assurance qualité : la première mamelle de Big Pharma

Au total et pour résumer, il est établi que nos autorités de contrôle peuvent aller pinailler sur le non-respect de procédures qui ne concernent aucune « donnée indispensable », quand elles sont apparemment incapables de garantir qu’un pays acteur désormais majeur de l’industrie pharmaceutique sait comment fabriquer des médicaments avec du produit actif et sans mort aux rats…

Il est difficile de justifier de façon plus saisissante le souci déjà ancien de ceux qui tiennent l’assurance qualité pour une tragi-comique perversion du contrôle de qualité : on a désormais des gens qui peuvent vous faire ch*** jusqu’à l’os parce que tel formulaire a été rempli en police Arial 11 points au mépris de la procédure 18702-A1-7B (version 23) imposant l’usage du Times New Roman 12 points (et on ne parle pas de l’interligne, ni de la justification !...), mais qui n’ont strictement rien à cirer que le médicament visé par la procédure contienne la moindre trace de produit actif ou qu’il offre la moindre garantie de ne pas faire crever les gens comme des rats [9].

Cherchez la deuxième mamelle...

Cette débauche d’incurie s’est donc soldée en l’espèce par une décision de l’EMA médiatisée comme excessivement pointilleuse, supposée rassurer les citoyens quant à la réactivité et l’intransigeance des autorités de tutelle, laquelle ne manquera pas d’alimenter la déploration des avocats de Big Pharma concernant les méfaits du « principe de précaution » [10] : sur la base de l’expérience, on peut parier que cette décision pour rire grimée en sanction exagérée prépare le terrain pour justifier (mais de façon nettement moins médiatisée, cette fois) l’allègement de contraintes réglementaires pourtant déjà assez évidées de leur contenu pour permettre la contamination des médicaments par de la mort aux rats...

Conclusion en forme de remerciements

Je m’en voudrais de conclure ce billet sans (re)dire notre gratitude éperdue aux Frachon, Bapt et autres Debré qui, par leur implacable lucidité, leur détermination sans faille et – disons-le – leur héroïsme, ont permis, grâce à une certaine « loi Bertrand », de sanctuariser notre pays contre les méfaits de la criminalité pharmaceutique mondiale.

C’est un peu la même chose avec le terrorisme, d’ailleurs…

À part ça, c’est l’heure de l’apéro : en ce jour d’élections grecques, permettez-moi d’aller boire un coup d’arsenic [11] à la santé de Syriza.

[1] AFP, 23/01/15.

[2] Sans doute en considération à mes prises de position sur les génériques à l’époque où elles n’étaient pas encore à la mode – quand elles ne choquaient pas ceux qui tenaient leur promotion pour une insigne victoire de la rationalité pharmaco-économique.

[3] Le Monde, 23/01/15.

[4] New York Times, 14/02/14.

[5] Les Échos, 08/12/14.

[6] Libération, 11/11/14.

[7] Le Parisien, 13/11/14.

[8] Sunday Times, 23/11/14.

[9] Une fois encore et eu égard à mon souci relatif aux "invariants des scandales", qu’il me soit permis d’illustrer par un autre exemple cette vérole formaliste qui contamine désormais les moindres aspects de notre vie - tout en faisant le lit de tous les dérapages… Pour satisfaire les exigences nouvelles de la Direction Générale des Finances Publiques concernant la traçabilité de ma compatibilité informatique, j’ai dû - comme beaucoup d’indépendants - renoncer au logiciel gratuit et remarquablement efficace (Money) avec lequel je fonctionnais sans le moindre problème depuis plus de 20 ans et m’équiper d’un logiciel cher, extrêmement peu convivial, avec lequel il m’a fallu plus de 3 jours de travail intensif pour saisir mes deux premiers mois de compta (sachant que je ne suis pas trop gourde en informatique et que j’ai tout au plus quelques dizaines d’écritures par mois). En revanche, il ne m’a pas fallu 24 heures pour me rendre compte que mon nouveau logiciel... faisait des erreurs dans le calcul de TVA !!! (Et j’ai vérifié sur les forums que je n’étais pas le seul à m’être aperçu de ce détail assez gênant pour un logiciel de compta - "agréé" par l’administration de surcroît...). Voilà donc un exemple typique des usines à gaz concoctées par une administration de pervers incompétents : gain zéro en matière d’archivage (qui a toujours été une obligation dans une compta en recettes/dépenses), mais incertitude désormais sur des calculs aussi basiques qu’un pourcentage de TVA ! J’ai une autre histoire du même type sur un logiciel de l’Éducation Nationale qui se plante pour calculer... la moyenne des notes des élèves, sans que ça gêne à peu près quiconque apparemment.

[10] G. Bronner, La démocratie des crédules, PUF, 2013.

[11] Pour mon anniversaire, on m’a récemment offert une bouteille de whisky fabriqué en Asie.


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