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Génie scientifique et conscience politique : à propos de Grothendieck

mercredi 19 novembre 2014 par Marc Girard

La presse (13/11/14) vient de rapporter la mort d’Alexander Grothendieck, présenté selon le star system de l’époque comme "le plus grand" génie mathématique du 20e siècle.

Je n’ai évidemment aucune autorité pour évaluer l’apport mathématique de Grothendieck, unanimement tenu pour considérable par ses pairs. Mais ayant rédigé, à l’usage de mes enfants, mes Mémoires voici presque dix ans (donc bien avant tout ce tapage médiatique), j’avais bizarrement éprouvé le besoin d’évoquer ma seule et fugitive rencontre avec lui (à la faculté des sciences de Rennes), que je date de la fin 1971 (ou, peut-être, du début de l’année suivante).

Cela pour prendre quelque distance avec le totalitarisme élogieux des médias à l’endroit des gens qui ont effectivement transcendé la norme dans un domaine donné [1].

On trouvera ci-après cet extrait de mes Mémoires (les notes sont contemporaines de la présente mise en ligne, donc postérieures au décès de Grothendieck).

(...) C’était l’époque où l’on mélangeait tout, dans une effroyable confusion des valeurs.

Dès mes premières semaines à la fac, alors donc que je n’avais encore que 16 ans, nous avions eu la visite de Grothendieck, l’un des plus grands mathématiciens du 20e siècle (Médaille Fields entre autres) qui était parti s’installer dans une ferme après les événements de mai 1968. Prenant prétexte d’une histoire récente au cours de laquelle, à la suite d’une thèse d’État patronnée par un prof de Nantes malgré sa faiblesse, ce dernier s’était suicidé après avoir été vivement pris à parti par Dieudonné (avec qui Grothendieck avait cosigné, au Springer-Verlag, un monumental Traité de géométrie algébrique), Grothendieck concluait au danger social des mathématiques : il disait cela avec un masochisme désarmant (esquivant le moindre jugement de fond et sur la qualité de la thèse, et sur la justification des critiques émises par son collègue [2] ), et l’on avait l’impression qu’à 50 ans, c’était la première fois que cet homme immensément cérébral découvrait une réalité autre que celle des mathématiques pures [3]…

Si jeune que je fusse à l’époque, et si excités que nous fussions par ce type d’ambiance, je me souviens d’avoir été consterné, et de m’être trouvé trop timide pour lui demander : « si quelqu’un venait à mourir pour avoir, par accident, reçu sur la tête le Traité de géométrie algébrique que vous avez cosigné avec le même Dieudonné, parviendriez-vous à la même conclusion quant au danger social des math ? »…

De cette conférence, j’ai tiré une idée force : quelle que soit la notoriété justifiée que vous pouvez tirer de votre compétence et de vos réalisations dans votre domaine de spécialité, elle ne vous donne aucune autorité pour pontifier sur le reste. En d’autres termes et pour le dire de façon plus synthétique : vous pouvez être génial dans un certain domaine – et franchement débile une fois sorti de ce domaine [4].

[1] Ce qui n’est pas sans rappeler la complaisance médiatique à l’endroit de l’homme Einstein, pourtant fort loin d’arriver à la cheville du physicien - lequel n’intéresse pas vraiment les journalistes.

[2] C’était quand même l’époque où, n’en déplaise à JM Apostolidès (Héroïsme et victimisation, Cerf, 2011 : 203-5) qui semble tenir pour acquis que la jeune génération (à laquelle il appartenait alors...) tenait le haut du pavé relativement à celle de ses maîtres, l’université française commençait à faire son plein de minables, recrutés plus sur leur docilité idéologique ou syndicale que sur quoi que ce soit d’intellectuellement solide : on aurait attendu qu’une lecture politique radicale des événements prenne sérieusement en compte cette tragique mutation, dont on n’a pas encore mesuré toutes les conséquences (JC Michéa, L’enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes, Climats, 2006).

[3] Ce en quoi je me trompais : j’ignorais à cette époque ce que je n’ai appris qu’après son décès, à savoir que son père - juif - était mort en déportation et que lui-même avait vécu son adolescence en France plus ou moins en camp de concentration. Mais il avait pu vivre ensuite durablement dans une bulle théorique et cela ne change rien, de toute façon, aux bizarreries de ses bifurcations biographiques.

[4] Le nouvel esprit du capitalisme se caractérisant notamment par la guerre de tous contre tous et par l’anéantissement du socle anthropologique de la solidarité et de la compassion, il est improbable que la critique du système gagne à une réflexion dont le résultat le plus net consiste à se brouiller avec tout le monde - Aimés inclus, apparemment.


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