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Enseigner "le genre" à l’école : un avatar du néolibéralisme ?

Sexualité naturalisante contre sexualité néolibérale
vendredi 14 février 2014 par Marc Girard

Les plus fidèles de mes lecteurs se sont probablement déjà demandé pourquoi, responsable d’un site s’affichant comme concerné par "la vie, le sexe, la mort", je n’avais pas encore réagi sur les problématiques de "genre" qui saturent l’actualité. La raison en est au moins triple :

  • les arguments échangés de part et d’autre atteignent parfois un tel degré d’hystérie et de vacuité que l’on en vient à s’interroger sur la faisabilité d’une approche qui viserait un minimum de rationalité ;
  • dans un débat - je devrais dire : une anomie discursive - où s’affrontent ainsi des idéologies à ce point incompatibles, je ne suis pas certain d’avoir une légitimité pour envahir l’espace public de ma propre subjectivité [1] ;
  • comme je l’expliquais récemment lors d’une émission radio, les instances de la propagande néocapitaliste sont tellement ubiquitaires et intarissables qu’il faut prendre garde à ne pas s’épuiser en se battant contre tout.

La diffusion récente (et gratuite) sur le site de l’Encyclopaedia Universalis d’un article d’inspiration féministe intitulé "Sexe et genre. Enseigner les études sur le genre au lycée", signé par une enseignante à l’université de Rennes-I, m’incite néanmoins à intervenir : dès lors que les plus éminentes instances de la transmission du savoir [2] peuvent s’engager à diffuser les inepties que l’on va découvrir, ce serait simplement se coucher devant le décervelage programmé de nos enfants ou petits-enfants que de laisser passer sans réagir.

Dans mon optique habituelle de contribuer à caractériser les "invariants des scandales contemporains", on s’attachera d’abord à analyser "les critères de crédibilité intrinsèque" de cette récente contribution universitaire. Une fois ainsi ruinée la prétention de cet article à une "expertise" suffisante pour réduire au silence les dissidents, nous en viendrons aux problèmes de fond, en assumant hautement que les questions d’espèce (à savoir essentiellement : l’enseignement et ses prérogatives) relèvent bien du débat démocratique et non d’un domaine réservé à quelques "chercheurs/experts" supposés détenir la Bonne Parole.

Critères de crédibilité intrinsèque

Compétence de l’auteur

Quoique se présentant comme "sociologue", l’auteur officie apparemment au Département de "sciences politiques" de l’université de Rennes. On peut déjà s’interroger sur l’élasticité des catégories "scientifiques" qui permettent de passer sans problème de la sociologie à la politique... Est-ce aller trop loin, ensuite, d’insinuer que la fourberie rhétorique n’a forcément aucun secret pour un spécialiste de la politique, surtout quand elle est ainsi présentée comme "science" [3] ?

Stigmatisation

Il est assez plaisant, à dire vrai, de voir avec quelle spontanéité les féministes - qui tendent si facilement à s’approprier le malheur de tous les stigmatisés du monde [4] - basculent dans la stigmatisation primaire à l’endroit de ceux qui les gênent. En l’occurrence, la stigmatisation opère dans deux directions symétriques : i/ amalgamer les contradicteurs en une catégorie facilement repérable d’abrutis sectaires ; ii/ créer réciproquement l’illusion d’une unanimité de sujets éclairés détenant l’antidote - évidemment "scientifique" - contre ce sectarisme.

  • En l’espèce, il est un peu facile de caractériser les opposants à l’enseignement du genre comme issus "des milieux conservateurs" : jusqu’à preuve du contraire, il n’est nul besoin d’être un catholique intégriste, un électeur du Front National (voire : un antidreyfusard [5]...) pour considérer que, comme il va être exposé ci-après, "l’enseignement de la notion de genre" en classe de SVT [sciences de la vie et de la terre] ne va pas de soi. Cette caractérisation polémique apparaît d’autant plus primaire qu’on la trouve ici sous une plume qui ne frémit pas d’opposer ces "conservateurs" aux "progressistes", ces derniers étant tout naturellement incarnés, aux yeux de l’auteur, par... le Parti socialiste : plus fin en "sciences" politiques, tu meurs [6]... De la même façon, il n’est nul besoin d’être "homophobe" pour peiner à voir dans l’homosexualité la geste ultime d’une créativité sublime ou le dernier mot de la Liberté [7].
  • A l’inverse et conformément au discours classique des imposteurs qui font d’une unanimité présumée autour de leur propos le poinçon certificateur de la véritable expertise ("Tous les experts sont d’accord [8]"), notre avocate des manuels scolaires estime que ceux-ci ne véhiculent rien que des notions "assez banales aux yeux d’un sociologue formé aux études sur le genre". On voudrait nous faire croire que lesdites études sont parvenues au stade du paradigme, où Th. Kuhn [9] voit un critère central de scientificité, qu’on ne s’y prendrait pas autrement : si tous les spécialistes sont d’accord [10]...

Incohérence

Cette prétention à l’unanimité forcément scientifique n’en rend que plus savoureux le passage qui vient juste après : "Alors que les études sur le genre peinent elles-mêmes à s’accorder sur les termes centraux de leur réflexion et sur leur définition, on ne saurait exiger de tous une connaissance de ces concepts". Ainsi :

  • nonobstant les allégations d’unanimité qui ont introduit le propos de l’auteur (rien que du "banal" pour ceux qui, comme mézigue, savent de quoi ils causent...), il apparaît que les analyses du genre font l’objet de polémiques brûlantes chez celles qui, pourtant, sont présumées y être "formées" ;
  • si les études sur le genre en sont encore à hésiter sur "les thèmes centraux" de leur réflexion ainsi que sur leurs "définitions", n’est-il pas un peu prématuré de leur affubler quelque label "scientifique" que ce soit ?

Alors que les promoteurs de l’enseignement du genre - ministre inclus - ne cessent de décrédibiliser leurs contradicteurs au motif que ces pauv’ cons confondraient "théorie du genre" et "études de genre" [11], il faut comprendre, après examen, que personne ne s’entend sur ce que sont ces "études de genre" [12].

Si même l’auteur admet que l’on ne saurait exiger "de tous" une connaissance des concepts propres aux études de genre, qui croit sérieusement que les professeurs de SVT disposeraient tous de cette connaissance ? Au terme de quelle formation ? Dès lors, si les enseignants sont ainsi contraints - par la grâce de "programmes" dont la légitimité semble aller de soi pour l’auteur [13] - d’enseigner les études de genre tout en se voyant dispensés avec une rassérénante longanimité d’en maîtriser les "concepts", que leur est-il demandé, au fond : de se faire les vecteurs passifs et forcément dociles d’une bonne parole qui aurait été énoncée par quelque Grande Timonière ? De se résigner devant quelle police de la pensée ?

Choix des mots et pertinence des références

Cette inconscience totalitaire de l’auteur renvoie elle-même à deux autres points.

  • Jusqu’à preuve du contraire, le débat ne porte pas sur l’enseignement des études de genre "au lycée" - comme le prétend le titre parfaitement fallacieux de l’article - mais sur l’enseignement de ces études en classe de SVT, ce qui n’est pas du tout la même chose. Car s’il s’agit de réfléchir sincèrement aux biais sexués qui pèsent sur l’horizon d’attente d’une époque donnée, les professeurs de philosophie (normalement voués à l’intransigeance critique), de littérature (en principe formés à la théorie de la réception), d’histoire (formés eux à la relativité historique des idées même dominantes), voire de langues (normalement sensibilisés à la Weltanschauung propre à chaque langue : pourquoi un genre neutre en allemand ?) n’apparaissent-ils pas mieux préparés à un tel enseignement que leurs collègues de "Sciences de la vie et de la terre" ? Mais vouloir à tout prix charger ces derniers d’un enseignement auquel rien de ne les destine, n’est-ce pas accréditer par une grossière mise en scène une "scientificité" dont on a cru comprendre entre les lignes qu’elle était pourtant plus que problématique ? N’est-ce pas, non plus, créer les conditions pour véhiculer une idéologie via ceux des enseignants qui sont le moins à même de la tenir à bonne distance critique ?
  • Si le fait que les points contestés aient été "mis au programme pour la rentrée 2011" suffit à justifier la docilité décérébrée des professeurs et à renvoyer les opposants dans les limbes de "l’idéologie", il n’est peut-être pas inintéressant de se reporter aux méditations profondes de ceux qui conçoivent lesdits programmes. Suivant l’indication d’un article du Monde (28/01/14) d’inspiration proche de celui publié par l’Encyclopaedia Universalis, on tombe sur le très officiel site de l’ABCD qui se propose de lutter contre les stéréotypes de genre à l’école. Il n’est pas besoin de chercher longtemps pour apercevoir que ledit site porte haut et sans complexe l’étendard de "la mixité" et de "l’égalité". Tout cela est bel et bon, mais il faut une certaine ignorance historique [14] pour ne pas connaître le contexte éminemment idéologique dans lequel s’est imposée l’idée de mixité à l’école [15] (et alors qu’il existe toujours d’excellents pédagogues pour s’interroger sur le bénéfice d’une telle organisation) ; quant à la notion finalement très vague "d’égalité" (surtout quand elle concerne les relations entre les sexes), il est difficile de n’en pas voir la dimension également très idéologique. Il est bien possible que pour fonctionner, les sociétés aient besoin d’idéologies : mais il faudra plus qu’une instance officielle qui promeut sans une once de réflexivité critique [16] "la mixité" et "l’égalité" [17] pour discriminer sans ambiguïté les "conservateurs" et ceux qui s’en tiennent à "l’analyse scientifique"...

Au titre des autres galéjades extraites de ces consignes ministérielles révérées comme Textes Sacrés au département des "sciences" politiques de cette bonne ville de Rennes [18], on trouve également des références aux directives européennes concernant "l’égalité" (les Grecs apprécieront) et la lutte contre les "stéréotypes" (les opposants aux dogmes de "la Croissance" ou de "l’Equilibre budgétaire" apprécieront) : dis Maman, c’est quand qu’on arrête de jouer ?

Enfin et puisque nous en sommes à évoquer la pédagogie comme arme potentielle des idéologues, revenons un bref instant à l’aveu hilarant qu’en raison du "flou conceptuel caractérisant le débat", même les féministes zélatrices des études de genre en sont à se crêper le chignon. Si, quel que puisse être leur intérêt de principe, les études sur le genre en sont encore à trébucher sur "leur définition" comme sur "les termes centraux de leurs réflexions" [19], n’est-il pas un peu prématuré de les introduire à l’école [20], surtout sous couvert d’enseignement "scientifique" [21] ? Car s’il n’est pas de limite claire au flou conceptuel pour obtenir l’imprimatur des "programmes officiels", s’il n’existe aucun principe de précaution contre l’endoctrinement sous couvert de pédagogie, qu’est-ce qui s’oppose, alors... à l’enseignement des théories créationnistes dans ces mêmes classes de SVT ?

Le vrai fond d’un faux débat

Ainsi acquis qu’en raison de leur flou fondamental sur lequel s’entre-déchirent même les spécialistes de "sciences" humaines pourtant supposés y être "formés", les études de genre (celles-là même qu’on veut enseigner coûte que coûte ce nonobstant) ne sont que d’une utilité incertaine pour comprendre les termes du débat, revenons auxdits termes tels qu’ils sont dûment imprimés dans les manuels mis en cause, et cités à ce titre par l’auteur de l’article qui nous occupe aujourd’hui.

L’identité sexuelle serait "déterminée par la perception subjective que l’on a de son propre sexe (...)". Celle-ci serait à la fois le fruit d’une "construction de l’esprit" et d’attributs sexuels "influencés par les attentes de la société et les normes culturelles".

Le sexe biologique nous identifie mâle ou femelle, mais ce n’est pas pour autant que nous pouvons nous qualifier de masculin ou de féminin."

L’orientation sexuelle relèverait "totalement de l’intimité des personnes", de la sphère privée. Elle "ne dépend pas de caractères chromosomiques ou anatomiques, mais relève de l’intimité et des choix de vie".

Ah ben voilà ! C’est dit ! Pas la peine de se camoufler derrière les "études de genre" - c’est quoi, déjà ? - pour décrédibiliser ceux qui avouent leur préoccupation, voire leur désapprobation, quant à l’instrumentalisation de l’enseignement laïque afin de véhiculer des inepties aussi facilement objectivables.

  • Ce serait le seul point qui relèverait effectivement d’un enseignement de SVT de constater que ce n’est pas parce que l’environnement peut influencer un trait ou un comportement que le déterminisme biologique peut être réduit à presque rien : dans les "sciences de la vie", classiquement, ce constat renvoie aux notions basiques de génotype et de phénotype [22]. Nonobstant les féministes qui déplorent sans rire que le "haut niveau scientifique" de l’ouvrage Le deuxième sexe en ait restreint la réception aux seuls "milieux cultivés" [23], ce distinguo pourtant simple entre génotype et phénotype permet d’intégrer le trop fameux "on ne naît pas femme, on le devient" (qu’on peut appliquer sans modification majeure à n’importe quel cheval de trait ou à n’importe quel chien de chasse) au florilège des slogans-cultes de la débilité moderne, parmi lesquels on peut citer sans esprit d’exhaustivité : "Il ne faut pas désespérer Billancourt", "Je fais don de ma personne à la France", ou encore "Il est interdit d’interdire".
  • Il n’est pas besoin d’avoir lu avec passion Monseigneur Dupanloup ou Charles Maurras pour s’étonner de voir brandies les prérogatives de "l’intimité" en faveur d’une idéologie dont les principaux promoteurs sont loin de pécher par excès de pudibonderie : la Gay Pride, pour ne citer qu’elle, n’est pas à proprement parler une célébration de l’intime, et à lire les plus farouches défenseurs d’une identité sexuelle "en débat", on a même l’impression qu’il y aurait crime impardonnable à maintenir le moindre reliquat de discrétion relativement à sa sexualité [24].
  • A l’école laïque des "conservateurs", en revanche - celle où l’on assumait la leçon quotidienne de morale sans dissimuler l’idéologie sous le noble impératif de lutte contre "l’homophobie" - l’idée d’une liberté religieuse relevant d’un choix personnel servait de paradigme au respect d’une intimité garanti par l’Etat : on n’a pas l’impression que les valeurs de "tolérance" et de "respect d’autrui" y étaient moins en vigueur que dans l’école d’aujourd’hui, où c’est courir un risque parfois grave que de paraître sans vêtements de marque, sans signe physique ou symbolique d’appartenance, ou encore sans ostentation de mépris pour toutes les matières enseignées (à l’endroit desquelles le moindre indicateur d’intérêt ferait encourir le reproche de "fayot")...
  • Parmi les gens qui n’auraient jamais voté les pleins pouvoirs au Maréchal [25], il en est qui assument sans complexe ne pas penser que la "perception subjective" soit par essence supérieure aux déterminations biologiques. Qui estiment qu’on a déjà pas mal de preuves relatives aux nuisances du narcissisme contemporain [26]. Qui ne trouvent rien, dans l’observation du réel, pour justifier que le refus de l’hétérosexualité soit une victoire sublime sur les "normes culturelles" plutôt que l’échec d’un moi étriqué par la peur de l’Autre [27]. Qui pensent sérieusement qu’on en a soupé avec l’illimitation du "désir" (ou du présumé désir) et que l’être humain se construit aussi au travers de contraintes incontournables dont les deux premières, très proches sur la durée de vie d’un individu, sont les suivantes : i/ on ne choisit pas ses parents ; ii/ on ne choisit pas son sexe. Ça fait les pieds, comme on dit - et c’est bien ce qui semble exaspérer nos narcisses contemporains.

A propos, dans un monde qui crève sous les coups d’une exploitation physique et humaine impitoyable, ça fait les affaires de qui d’accréditer dès le plus jeune âge que les limites, c’est juste un truc de "conservateurs" ?

Vision "naturalisante" versus quoi ?

Estocade de la "sociologue formée aux études sur le genre" : aux antipodes d’une "analyse scientifique", "l’affirmation idéologique d’inspiration catholique" des "conservateurs" indisposés par l’état actuel des manuels scolaires de SVT correspondrait en fait à "une vision “naturalisante” des identités sexuelles". Bon sang, mais c’est bien sûr !...

On commencera par s’étonner qu’à une époque où le prétexte de la "Nature" (de sa nécessaire préservation à un bienvenu retour-à) transcende toutes les divisions politiques, le mot "naturalisant" prenne ainsi valeur d’insulte. On s’en étonnera d’autant plus que les Verts, défenseurs de cette insurpassable "Nature" [28], sont, dans leur immense majorité, parmi les plus fervents défenseurs du "genre" et les plus zélés pourfendeurs des "conservateurs" réputés s’en tenir à une conception "naturalisante" de la sexuation.

S’il n’y a donc aucune honte à assumer que la nature puisse, parmi d’autres, représenter un ensemble de contraintes difficiles à contourner [29], comment caractériser le point de vue inverse selon lequel on peut toujours la brutaliser sans souci du lendemain - a fortiori du surlendemain, voire (soyons fous) de l’avenir ?

Appelons donc néolibérale cette propension à promouvoir l’illimitation sans évaluation sérieuse des conséquences. La controverse ne gagne-t-elle pas en clarté à voir ainsi précisé le deuxième terme de l’alternative : sexualité naturalisante contre sexualité néolibérale ?

  • Ainsi et au contraire de ce que soutient effrontément notre sociologue spécialiste en "sciences politiques", n’est-il pas avéré que, comme dans tous ceux qui sont inspirés par le néolibéralisme, il n’y a plus de démarcation droite/gauche dans le débat sur le genre ? Le journal Le Monde (12/02/14) ne vient-il pas fort opportunément de débusquer les très récentes professions de foi de l’UMP en faveur de la sensibilisation au genre "dès la maternelle" ?
  • N’est-il pas, de toute façon, avéré que le sanctuaire de l’école laïque s’est, et depuis longtemps, laissé envahir par les pires sirènes du néocapitalisme ?
    • Avec leur promotion totalement a-critique de la contraception orale ou des vaccinations les plus incongrues, ces manuels de SVT qui cristallisent aujourd’hui l’attention ne sont-ils pas, et depuis des années, les instruments complaisants d’une criminalité médico-pharmaceutique au service des prédateurs les plus cyniques [30] et d’une médicalisation radicalement déculturante ?
    • Une étudiante des défuntes IUFM m’a montré un document "pédagogique" en faveur des OGM, construit sur une rhétorique que n’importe quel professeur de français (ne fût-il pas "formé aux études de genre") eût naguère sanctionnée pour son indigence : 1/ Les arguments en faveur des OGM ; 2/ Comment réfuter les arguments contre les OGM...
    • J’ai sous les yeux un document également "pédagogique" publié par le CEA en faveur de l’énergie nucléaire [31] : au chapitre de "l’environnement" (p.15), il y est soutenu que l’énergie nucléaire ne conduit qu’à 1 kg de déchets nucléaires par an, contre 2200 kg de déchets ménagers (en oubliant de citer les références et, surtout, en omettant de préciser que les tonnes de déchets ménagers ne sont pas supposés persister dans l’environnement durant des centaines de milliers d’années).
    • Un de mes confrères vient, lui, de débucher un accord entre l’Education nationale et les industriels du sucre visant à charger ces derniers de l’information nutritionnelle à destination des élèves. A quand l’éducation sexuelle des petits Belges confiée, moyennant finance, à l’excellent Marc Dutroux ? Expertise oblige...

Ainsi et n’en déplaise, entre autres, à l’inoffensif Daniel Schneidermann qui vient encore de tomber dans un nouveau piège à cons, cela ne saurait constituer une garantie de quoi que ce soit que les interventions scolaires confiées aux plus excités des promoteurs du genre se fassent "sous le contrôle d’un enseignant" : les exemples ci-dessus, qui pourraient être détaillés et multipliés sur demande, attestent, hélas, qu’ils sont de moins en moins nombreux les enseignants à même de fournir aux enfants les outils intellectuels minimaux pour résister à la propagande néolibérale [32]. N’est-ce pas, d’ailleurs, ce qu’avaient dûment programmé l’OCDE [33] et les autres instances (associations de parents incluses) acharnées à la transformation de l’école en "fabrique du crétin" [34] ?

Sauf que...

Ainsi et toujours selon notre spécialiste des études de genre, "la mise en avant d’une possibilité d’épanouissement dans sa propre vie sexuelle et sentimentale (...) [peut] constituer un objectif louable face à de jeunes générations déjà fragilisées par un contexte socio-économique peu enthousiasmant" (c’est moi qui souligne).

Rarement, sans doute, on aura vu assumé avec une aussi insolente inconscience que, parmi d’autres mises à l’honneur par le renoncement à tout espoir d’action politique, la promotion du genre n’est là que comme idéologie de rechange [35] - "idéal de substitution" dirait Michéa [36] - visant à dissimuler les ravages du totalitarisme néolibéral derrière le mirage d’une libido sans contrainte [37] [38].

"À mesure que diminue la liberté économique et politique, la liberté sexuelle a tendance à s’accroître en compensation. Et le dictateur fera bien d’encourager cette liberté-là. Conjointement avec la liberté de se livrer aux songes en plein jour sous l’influence des drogues, du cinéma et de la radio, elle contribuera à réconcilier ses sujets avec la servitude qui sera leur sort." [39]

Sauf que...

Sauf que parmi tous ces jeunes ainsi exhortés, depuis l’école (et même la maternelle, apparemment), à se recroqueviller sur leur "intimité", la plupart seront bel et bien obligés de vivre en couple - homo- ou hétérosexuel, peu importe : pas en vue de "s’épanouir", comme on le prétend dans les manuels aujourd’hui contestés, mais tout simplement parce qu’au train où vont les choses, grâce notamment à une école qui s’occupe de tout sauf de transmettre un savoir authentique [40], bien peu d’entre eux pourront prétendre vivre, et si possible décemment, du seul produit de leur travail [41]...

"Epanouissement dans sa propre vie", qu’elle disait...

Bref et pour résumer : there is NO alternative - sauf celle de choisir son genre...

Nos enfants et petits-enfants l’auront échappé belle...

Conclusion

Dans Tintin chez les Soviets, il y a une planche où l’on voit un ouvrier misérable occupé toute la journée à taper avec un marteau sur une tôle pour créer l’illusion d’une activité humaine dans une usine dévastée. C’est un peu ce qui se passe aujourd’hui avec l’enseignement du genre : le capitalisme a besoin de bruit et de fureur pour dissimuler, derrière de faux débats, son obscénité, sa brutalité et l’effondrement démocratique total auquel il a conduit avec une impressionnante sûreté.

Il aurait donc suffi de se baisser pour trouver, dans la presse ou, a fortiori, sur la Toile des échantillons de l’hystérie ambiante largement de nature à dilater la rate de n’importe quel déprimé sévère : le temps et les neurones qu’on y perd, c’est toujours ça de gagné pour les lobbies qui font désormais la loi...

J’avais évidemment mieux à faire et, comme indiqué dès l’introduction, j’ai attendu pour intervenir une contribution estampillée par tous les poinçons de la respectabilité intellectuelle : encyclopédie prestigieuse, affiliation universitaire... Et pourtant, on a vu...

Reste donc une question - lancinante : par quel sortilège des contributions intellectuellement aussi indigentes peuvent-elles occuper - et depuis si longtemps [42] - un espace tellement disproportionné dans la vie culturelle de l’époque ?

[1] Lorsque j’étais représentant de parents à l’école, je me suis toujours opposé à mes homologues - souvent professionnels de santé, comme par hasard - partisans de "l’éducation sexuelle" dans le cadre scolaire, au motif que je ne voyais vraiment pas comment il serait possible de l’assurer sur une base plus "laïque" qu’idéologique.

[2] "Ressource documentaire pour l’enseignement" annonce le site de l’encyclopédie.

[3] Ce n’est pas le lieu ici de relancer le débat sur la scientificité des sciences humaines et je n’ai guère de doute, pour ma part, sur la possibilité d’étudier la sociologie ou la politique d’une façon raisonnablement "scientifique". Mais la ligne de partage la plus visible entre les sciences "dures" et les sciences "molles" se situe dans leur perméabilité au charlatanisme, à l’imposture ou à la fraude : la remarque semble particulièrement pertinente dans un débat où les représentants des secondes cherchent l’avantage sur leurs contradicteurs au motif, justement, de leur prétendue "scientificité".

[4] On pense naturellement à la sollicitude pesante de S. de Beauvoir envers "les Noirs et les Juifs", quand il n’est pas certain - euphémisme - que le couple Sartre-Beauvoir ait fait preuve d’une grande lucidité relativement au nazisme, ni d’une immense compassion, en temps réel, à l’endroit de ceux qui en ont été les principales victimes...

[5] Surfant sur l’actualité, Le Monde Diplomatique de février 2014 présente en première page une publicité sur un livre intitulé Les Droites et la rue autour de l’argumentaire suivant : "Des anti-dreyfusards à la Manif pour tous, l’histoire des rapports ambigus entre les droites et les manifestations de rue".

[6] JC Michéa, Les mystères de la gauche, Climats, 2013.

[7] Sachant qu’il faudrait alors inclure dans ces homophobes présumés les homosexuels nombreux avouant leur souffrance à l’endroit d’une inclinaison qui s’est imposée à eux bien davantage qu’ils ne l’ont choisie.

[8] De telle sorte que le fait de n’être pas d’accord suffit à rétrograder les contradicteurs au rang des ignorants.

[9] Th. Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, Flammarion 1983.

[10] D’autant qu’à l’inverse, les contradicteurs sont formellement accusés de procéder par "affirmation idéologique", et non sur la base - suivez mon regard - d’une "analyse scientifique".

[11] On trouve exactement le même type d’argument dans les articles que Le Monde a consacrés au problème. Devant la représentation nationale, même le ministre n’a pas craint de recourir à cette pauvre argutie : "La théorie du genre n’a pas sa place à l’école pour la bonne raison qu’elle n’existe pas" (Le Parisien, 11/02/14).

[12] Un petit tour sur Google suffit à confirmer le flou qui entoure ces notions - j’allais écrire, mille pardons : ce genre littéraire...

[13] On aurait attendu un peu plus d’esprit critique chez une spécialiste de "sciences" politiques...

[14] A. Rauch, Histoire du premier sexe, Hachette Littératures, 2006.

[15] En radicale rupture avec la doxa qui avait jusqu’alors multiplié les entraves au mélange des sexes, on apprenait soudain des revues pédagogiques les plus éminentes qu’entre autres bénéfices non moins considérables (incluant "l’enrichissement intellectuel réciproque"), la mixité provoquait "l’usure des curiosités malsaines, sans qu’en fait, aucun incident sexuel ait pu être imputé à ce système pédagogique"...

[16] On trouve sur le site de l’ABCD de merveilleuses saillies telles que celle-ci : "Combattre les stéréotypes, c’est aussi une façon de lutter contre la violence verbale à l’école". Sans vouloir insinuer que c’était forcément mieux avant, j’ai quand même le souvenir d’un temps pas si lointain où l’on n’avait pas besoin d’enseigner les études de genre pour maintenir "la violence verbale" dans des limites nettement plus étroites que celles aujourd’hui tolérées à l’école...

[17] Surtout à un moment où de quelque côté qu’on l’observe, jamais l’école de la république n’est apparue aussi sauvagement inégalitaire.

[18] Pour laquelle j’entretiens une tendresse toute particulière au motif que j’y ai fait mes études de mathématiques et forgé mon goût pour la logique.

[19] Précisément - on le voit bien - parce qu’au rebours d’une analyse critique objective de toutes les idéologies sexistes qui peuvent peser sur un horizon d’attente, certaines ne sont que trop promptes à vouloir imposer, en réaction, leurs propres biais.

[20] Comme l’écrira un peu plus tard I. Riocreux (La langue des médias, L’Artilleur, 2016 : p. 218), ""on ne voit pas en quoi il est rassurant pour les parents d’apprendre qu’on n’enseigne pas une théorie ayant fait ses preuves mais qu’on soumet leurs enfants à un dispositif expérimental dans un champ d’étude que personne ne semble capable de définir !"

[21] Le B A BA de l’éducation, et donc de la pédagogie, c’est le respect de l’enfant - notamment dans son besoin de sécurité. Dès lors, est-ce respecter l’enfant que de le soumettre à un enseignement réputé causer un "déchaînement de passions" même chez les adultes "formés aux études sur le genre" ? J’ai parlé tout à l’heure d’inconscience totalitaire...

[22] Je ne prétends évidemment pas que la sexualité humaine soit le simple résultat phénotypique d’un héritage génotypique. Mais je soutiens que l’argument qui dénie toute dimension génétique à un trait au seul motif que ce dernier peut varier dans son expression est une ineptie.

[23] Y. Knibiehler, Histoire des mères et de la maternité en Occident, PUF-Que sais-je ?, 2000 : p. 110.

[24] Au moment même où le présent article est mis en ligne, la presse rapporte avec une déconcertante unanimité d’admiration qu’une jeune actrice canadienne vient de faire publiquement son coming-out, déclenchant de la sorte une standing ovation : est-ce pécher par "homophobie" de considérer qu’il doit y avoir plus discret comme promotion de "l’intime" ?... Quand même la presse de droite (tiens donc ?) loue l’intéressée pour avoir révélé "courageusement son homosexualité" (Le Figaro, 17/02/14), on finit par se demander si "le courage", ce n’est pas aujourd’hui de garder sa sexualité dans le domaine de l’intime...

[25] Mais qui, au contraire de la bien-pensance bobo, ont d’emblée et résolument dit "non" au référendum de Maastricht et à celui de 2005 sur la Constitution européenne...

[26] J’ai analysé ailleurs le processus par lequel un gamin incapable de se ranger à la règle commune se voit si facilement affublé un "surdon".

[27] Ce qui ne signifie pas, évidemment, que l’hétérosexualité soit, à elle seule, un marqueur de développement humain...

[28] On relèvera au passage la schizophrénie axiologique qui rend compte de la pitoyable incohérence politique des milieux "écologistes". Dans la mesure où, pour des raisons historico-culturelles, les "Verts" français se sont dès l’origine ralliés à une conception fort étriquée de l’écologie, visant à la préservation considérée dans son acception la plus primaire, ils se sont naturellement inscrits dans une dynamique conservatrice, de droite par essence. Or, les aléas des alliances, des strapontins et des gesticulations les ont conduits plus souvent qu’à leur tour à des alliances avec "la gauche". D’où problème, évidemment...

[29] Et d’autant moins de honte que, selon notre sociologue-politologue, "l’opposition entre nature et culture (...) n’a guère de sens" - et qu’il faudrait même croire que c’est là "un grand enseignement des analyses sur le genre"... Ce qui renvoie à la question, sur laquelle on aimerait enfin une réponse claire : si le sexe, dans sa détermination naturelle assumée, est compatible avec toutes ses déterminations culturelles ultérieures, qu’apporte en sus la notion de genre - sinon l’illusion fallacieuse que rien de tout cela ne fait le poids par rapport à l’illimitation du désir ?

[30] Rappelons à ce sujet - on n’échappe pas à son destin - qu’en 1994, la FCPE (association de parents réputée "à gauche" qui vient de prendre bruyamment parti contre les conservateurs-naturalisants) avait véhémentement protesté que le projet de vaccination contre l’hépatite B, qui a fait tant de victimes dans notre pays, soit limité aux classes de sixième et non pas étendu à tous les élèves du Collège...

[31] CEA, L’énergie nucléaire : fusion et fission, CEA-Direction de la Communication, 2009.

[32] Dans la famille J’aime à me vautrer dans les pièges à cons, petite mention aussi pour Le Monde Diplomatique (mars 2014, pp. 4-5), qui n’en est d’ailleurs pas à son premier. Un panégyrique consacré au Collectif des parents de la Seine Saint-Denis présente ce mouvement - sans doute très respectable - comme oeuvrant à la défense commune des principes fondamentaux de l’école républicaine, "au contraire" - ne va-ce-pas de soi ? - de ceux qui protestent contre la dérive d’un enseignement dont, sur la base de quelques exemples, on vient de voir la passion pour "les principes fondamentaux de l’école républicaine". Parmi les "exigences" dudit Collectif, on relève "le recrutement d’enseignements formés" (dans les IUFM ?) ainsi que celui de "médecins scolaires" (ceux-là mêmes qui organisent des campagnes de vaccination universelle, sous les bravos de la FCPE ?). Parmi les autres perles de l’article, on relève le satisfecit de l’auteur visant "la conversion [des parents ouvriers] aux études longues" : là encore, plus fin dans la compréhension des problèmes actuels de l’enseignement, tu meurs...

[33] G. de Sélys & N. Hirtt, Tableau noir, EPO, 1998.

[34] JP Brighelli, La fabrique du crétin, Gallimard, 2005.

[35] Postérieurement à la mise en ligne du présent article, Le Monde diplomatique (juillet 2014, p. 8) - encore lui - donne acte à l’Argentine, dans son bras de fer avec les "fonds vautours" et autres prédateurs de la société, d’avoir, entre autres mesures supposées préparer "une sortie par la gauche", "adopté une loi sur le mariage homosexuel". Quelques jours après la déclaration de défaut de paiement (la presse, 30/07/14), on ne sait s’il faut rire ou pleurer d’un triomphalisme tellement décalé. Il ne s’agit pas d’un dérapage ou d’un lapsus, mais bel et bien d’un "programme" : de façon quasi contemporaine, le journal de la même équipe intitulé Manière de voir (août-sept. 2014, p. 4) présente, au titre des éléments du "désastre" appelant un renouveau de la contestation, l’embarras exprimé par le ministre de l’Éducation nationale devant les ABCD de l’égalité "destinés à sensibiliser les élèves aux stéréotypes du genre". Avec des ennemis comme Le Monde diplomatique ou Manière de voir, la sauvagerie du néo-libéralisme n’a plus besoin de soutiens...

[36] JC Michéa, L’enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes, Climats, 2006 : p. 97.

[37] L’inspiration néolibérale de cette promotion du "genre" ne se reconnaît pas exclusivement à son culte de l’illimitation : elle se repère aussi à d’autres valeurs dont il est difficile de contester qu’elles soient celles de l’époque. Ainsi, cette exhibition de l’intime (dont nous avons ici produit quelques exemples), au fallacieux motif de le défendre, cadre parfaitement avec une tendance moderne du management d’entreprise qui, sous prétexte d’évaluation "scientifique", ne recule devant aucune intrusion dans les valeurs pourtant strictement personnelles (voire la vie intime) des collaborateurs et, plus encore, des candidats : cf. "La tentation du “Loft management”", Manière de voir, mars 2014 : 36-38.

[38] Lorsque le présent article a été mis en ligne, l’excellent livre de Vincent Cheynet, Décroissance et décadence (Le Pas de côté, mars 2014), n’était pas encore paru. S’y trouvent notamment répertoriés nombre d’auteurs, certains fort éminents, qui tiennent pour une évidence la collusion constitutionnelle entre le néo-libéralisme sauvage et cette propagande effrénée visant à rétrograder notre nature sexuée au rang des aliénations parmi d’autres - dont il conviendrait, bien sûr, de se "libérer".

[39] Aldous Huxley. Nouvelle préface pour Le meilleur des mondes, 1946...

[40] Par exemple : lire (si possible en comprenant ce qu’on lit), écrire (si possible de façon intelligible pour les autres), compter, maîtriser les catégories élémentaires de la logique (syllogisme) et de la rhétorique (ironie, sous-entendu, style indirect)...

[41] Ils auront également la possibilité de vivre en colocation : les conditions idéales pour jouir de leur "intimité"...

[42] Le deuxième sexe a été publié dès 1949 ; Une voix différente, en 1982. J’en passe, et sans doute des meilleures...


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