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Pénurie de médicaments : une interview du Dr Girard

lundi 19 août 2013 par Marc Girard

Trop heureuse de trouver un interlocuteur disponible durant un week-end de 15 août, une radio m’a interviewé le samedi 17/08 sur les ruptures de stock concernant certains médicaments, dont le Lévothyrox est celui qui a fait l’objet de la plus forte médiatisation ces derniers temps.

Incertain comme souvent quant au sort qui sera réservé à mes propos [1], je récapitule ci-après les quelques éléments de réflexion que j’ai communiqués à mes interlocuteurs, tout en remarquant de nouveau que la question posée relevait plus de la pharmacie que de la médecine.

1) La pharmacie n’est pas une industrie comme les autres, et se distingue traditionnellement par une multiplicité de vérifications quasi obsessionnelles : pendant la fabrication d’un médicament, lorsqu’on introduit une goutte d’eau, celle-ci est tracée et on est supposé savoir exactement de quel flacon elle provient... A fortiori, la réglementation prévoit un contrôle sourcilleux de toutes les matières premières et de toutes les étapes de fabrication - incluant l’identification des fournisseurs et le détail précis de leur méthodes : un simple changement de site pour une seule étape du processus appelle normalement une demande d’autorisation, éventuellement des inspections, etc. [2]. Relativement à cette ambiance logiquement "obsessionnelle" inhérente à la production pharmaceutique, on est forcément inquiet, sinon surpris [3], d’entendre les autorités françaises - par la voix de leurs plus éminents représentants - présenter comme une solution aussi pratique que providentielle un approvisionnement en provenance d’Italie, surtout pour un produit comme le Lévothyrox dont les effets sont tellement sensibles à toutes les variations du processus de fabrication qu’elles avaient fini par admettre (du bout des lèvres) qu’avec un tel médicament, un générique n’était pas un bon coup. Tout cela sent l’amateurisme louche [4], mais on peut compter sur notre pharmacovigilance pour démentir coûte que coûte ou soutenir que "les études sont en cours" si la moindre toxicité imprévue vient sanctionner un tel manque de professionnalisme pharmaceutique...

2) Dans un milieu professionnel qui se targue d’être à la pointe de "l’innovation" [5], on peine à saisir le type de mutation technologique qui pourrait soudain compromettre la fabrication d’un médicament disponible depuis 25 ans : faut-il comprendre que les super "innovateurs" d’aujourd’hui ont perdu leur savoir-faire de naguère [6] ? En tout état de cause et quelles que puissent être les défaillances d’un fabricant, la réglementation autorise l’autorité sanitaire à transférer d’office l’autorisation de mise sur le marché à un autre fabricant éventuellement plus capable. Outre cette mesure radicale, l’administration ne manque pas de moyens de pression : n’est-ce pas elle qui est supposée contrôler le prix des médicaments infiniment plus onéreux qui semblent monopoliser les forces vives des industriels concernés ? Par quelle étrange collusion des défaillances aussi potentiellement graves pour la santé publique peuvent-elles se voir tolérées sans la moindre réaction significative des autorités ?

3) Il est patent que ces ruptures de stock ne concernent que des médicaments anciens, peu onéreux et pour lesquels on dispose d’un recul de tolérance inégalé : sauf erreur, on n’a pas de rupture de stock pour les nouveaux anticancéreux à plus de 1000€ la dose et qui sont remboursés rubis sur ongle par l’assurance-maladie (c’est-à-dire par les citoyens) avant même d’avoir été correctement testés - autorisation temporaire d’utilisation oblige... On ne sache pas non plus que les Européennes souffrant d’un cancer du sein métastasé soient privées d’Avastin, pourtant retiré aux USA au motif ennuyeux que les femmes traitées par ce produit meurent, en moyenne, davantage que celles qui ne le sont pas... Les deux principales explications de ce paradoxe sont probablement les suivantes :

  • lorsque les fabricants disposent "d’alternatives" plus récentes et plus chères (avec un recul de tolérance bien moindre), ils organisent la pénurie délibérément - et en connivence évidente avec les autorités - pour imposer un déport de prescription vers leurs spécialités les plus rentables [7] ;
  • lorsqu’il n’y a pas d’alternative mais que, de toute façon, les fabricants estiment que le produit ne leur permet pas de viser les bénéfices exorbitants que leur consentent désormais les autorités avec des "innovations" plus que douteuses, ils laissent tout simplement tomber [8] [9] c’est d’ailleurs notamment pour contrecarrer cette tentation que la réglementation a prévu le pouvoir susmentionné de transférer d’office une autorisation de mise sur le marché...

4) Par rapport au temps pas si lointain où, dans notre pays du moins, l’exigence d’éthique et de professionnalisme imposait naturellement d’interdire à un non pharmacien de posséder une firme pharmaceutique, le secteur est entièrement passé aux mains de lobbies purement financiers, exclusivement mus par des exigences de rentabilité immédiate et facile [10] : parmi d’autres, cette affaire de ruptures de stock illustre l’impact d’une telle dérive sur la moralité et le savoir-faire pharmaceutiques. Mais en dernière analyse, ce sont bien les autorités de contrôle qui portent l’essentiel de la responsabilité pour cette implacable promotion [11] des valeurs de rentabilité maximale, qui a jeté une industrie naguère prestigieuse dans les bras des pires lobbies, autorisant désormais certains observateurs parmi les plus éminents à comparer la dynamique du milieu au "crime organisé" (corporate crime).

C’est cette perspective objectivement criminelle - dont la justice américaine commence à prendre la mesure en infligeant aux fabricants des amendes de plus en plus lourdes [12] - qui permet de reconnaître la dynamique commune des dernières tendances, dans laquelle il est facile de reconnaître quelque chose proche du "syndrome de Stockholm" [13] : avec la collusion massive des autorités, les lobbies pharmaceutiques s’ingénient à créer des situations bien de nature à affoler les populations, pour gagner ensuite leur connivence à l’égard de "solutions" qui sont encore bien pires que les scandales qu’elles prétendent régler. Il en va ainsi :

Ceux qui voudraient comprendre pourquoi mon interview d’avant-hier a été aussi radicalement censurée sont désormais au parfum...

[1] Et ayant même quelques raison de penser qu’ils ont été purement et simplement passés à la trappe.

[2] Précédent historique majeur (1954-59) dans la judiciarisation de la malfaisance pharmaceutique, l’affaire Stalinon (qui s’était soldée par plus d’une centaine de morts) avait tenu, pour l’essentiel, à un changement de façonnier.

[3] Ce n’est hélas pas la première fois qu’on voit l’autorité de contrôle inciter les firmes à contourner la réglementation qu’elle est supposée faire respecter : faut-il rappeler le scandale des héparines, délibérément frelatées sur invitation de l’AFSSAPS ?

[4] Parmi bien d’autres indicateurs convergents, cet effondrement des barrières de prudence les plus traditionnelles et les plus motivées en matière pharmaceutique en dit long sur l’aveuglement orienté de tous les bons apôtres qui croient utile de déplorer à grands cris la décadence d’une société complaisamment présentée comme obsédée par "l’inquiétant principe de précaution"...

[5] Sous le regard attendri des Parlementaires qui n’y voient décidément goutte - à moins qu’ils n’en fassent exprès.

[6] Sur ce coup, le Grand Prix de l’intelligence journalistique en action sera attribué haut la main à TF1News (17/08/13) qui analyse que la pénurie s’expliquerait par le débordement du "seul" fabricant mondial devant la demande chinoise, avant d’ajouter sans rire qu’on va résoudre le problème avec le Lévothyrox d’un autre fabricant... Faut-il comprendre que ce "fabricant" italien que l’ANSM présente comme le sauveur opère dans la vie courante comme ferrailleur ou saltimbanque ?

[7] C’est exactement ce que j’ai déjà décrit avec l’indisponibilité organisée des vaccins obligatoires ; si j’en crois mes confrères psychiatres, on voit ça également beaucoup avec les psychotropes, classe où l’imagination "innovatrice" des fabricants n’a guère de bornes.

[8] Jusqu’à preuve du contraire, je suis assez sceptique quant à la suspicion du CISS que l’organisation de la pénurie serait imputable aux grossistes, soucieux par ce biais d’imposer une augmentation des prix : je ne vois pas les grossistes réussir là où les fabricants ont échoué et, en tout état de cause, les moyens de pression à leur égard ne manquent pas. En plus et à ma connaissance, ils ne sont pas partenaires dans les négociations entre l’administration et les titulaires d’AMM sur la fixation des prix.

[9] Il faut reconnaître néanmoins que les autorités françaises ont une responsabilité écrasante et ancienne dans cette dérive : fût-ce, parfois, avec l’assentiment bruyant de Prescrire, ce sont bien elles qui se sont obstinées, et depuis des décennies, à refuser des réévaluations significatives aux médicaments anciens tout en ouvrant sans décence les robinets de l’assurance maladie aux "innovations".

[10] On méditera comme un indicateur sociétal très inquiétant que, dans la vie du numéro un de la pharmacie française (Sanofi-Aventis), le moment où la direction a été assurée par Gérard Le Fur ait été vécu comme une catastrophe par les milieux boursiers - et sanctionné comme telle : or, alors que son prédécesseur (Jean-François Dehecq) et son successeur (Chris Viehbacher) sont des financiers purs (et - dit la rumeur publique - durs), Le Fur était comme par hasard le seul pharmacien des trois... On me permettra de juger comme éminemment préoccupant que, dans l’industrie pharmaceutique contemporaine, ceux qui tiennent les cordons de la bourse tiennent désormais pour un fléau de voir la direction assurée par un professionnel de la pharmacie...

[11] Girard M. L’innovation thérapeutique, critère à géométrie variable. Décision Santé 1992 ;16:22-23

[12] Alors que dans le même temps, à l’implacable initiative de la Cour de cassation, la justice française inflige aux victimes de médicaments indubitablement défectueux de monstrueux dépens éventuellement assortis d’un article 700 : ainsi de cette très jeune femme au CV prometteur, désormais clouée en fauteuil roulant et réduite au RMI, à qui l’avoué de Sanofi n’a pas craint d’envoyer un huissier pour obtenir le recouvrement de dépens pour un montant total de plus de 8000 (je dis bien : huit mille) euros.

[13] Selon Wikipédia, le syndrome de Stockholm "désigne la propension des otages partageant longtemps la vie de leurs geôliers à développer une empathie, voire une sympathie, ou une contagion émotionnelle avec ces derniers".


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