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Fragiliser ou soumettre pour contrôler le féminin

11emes Journées des Doulas (Paris, 3-4/05/13)
dimanche 5 mai 2013 par Marc Girard

Bien que dans mon dernier livre (pp. 28-9), j’aie exprimé quelques réserves à l’endroit du projet des "doulas" - ces femmes qui se proposent de soutenir les parents à l’occasion de la grossesse et de l’accouchement -, l’association Doulas de France m’avait aimablement accueilli pour ses 11èmes Journées qui se sont déroulées à Paris les 3 et 4 mai 2013.

On trouvera ci-après le texte de mon intervention [1].

Table des matières

  1. Introduction : l’impératif d’une régulation sexuelle
  2. La soumission des femmes
  3. La fragilisation du féminin
    • Origines historiques
    • Mammographie
    • Contraception
  4. L’obstétrique
  5. Fausses pistes et contresens
  6. Conclusion : balayer devant sa propre porte

Introduction : l’impératif d’une régulation sexuelle

C’est probablement une banalité anthropologique de constater que la vie sociale s’est, depuis toujours, organisée autour d’une régulation des rapports entre les sexes, en vue d’éviter la guerre de tous contre tous que déclencherait immanquablement la violence et l’imprévisibilité des désirs sexuels – sachant que si l’homme n’a certainement pas le monopole de la violence inter-sexes en général, il semble néanmoins se singulariser par une certaine brutalité dans l’émergence et l’expression de ses désirs strictement génitaux, pour des raisons évolutives qu’il serait intéressant d’approfondir.

Sans passer un temps disproportionné à le justifier et sans m’épuiser à en rechercher les racines historico-culturelles, je me propose de structurer la présente intervention en évoquant les deux modalités de régulation sexuelle et sexiste qui me semblent avoir prédominé dans l’Occident chrétien : la soumission des femmes d’une part – qui paraît en avoir été la ligne d’horizon depuis quasiment l’origine –, la fragilisation du féminin d’autre part – moins frontale que la soumission, peut-être plus récente mais infiniment plus insidieuse et dans laquelle la médecine moderne a joué un rôle prédominant.

La soumission des femmes

Même si elle a bien d’autres déterminants historiques, la soumission des femmes dans la société chrétienne s’inscrit en droite ligne de l’exhortation paulinienne « femmes soyez soumises à vos maris comme au Seigneur ; car le mari est le chef de la femme » (Ephésiens 5 : 22-23). Elle se renforce des aléas inhérents à la constitution excessivement orientée des évangiles dits « canoniques » [2]– incluant moult torsions des témoignages apostoliques fondateurs (comme par hasard fort significatives à l’endroit de la sexualité et des femmes) – et, encore plus, par les élucubrations théoriques pas toujours très profondes [3] d’une élite masculine précisément sélectionnée sur son aversion – ou, plus rarement, sur son indifférence – au sexe.

C’est un point de vue effectivement très masculin – et facilement vérifiable par tout un chacun – que, pour l’essentiel, les affres du désir (La tentation de Saint-Antoine) sont causés par les femmes, d’où une évidente continuité entre l’horreur du sexe (fût-elle d’inspiration strictement morale) et celle des femmes [4]. Or, s’il est souvent difficile en pratique d’écarter radicalement ces dernières pour s’en préserver, du moins est-il prudent de les garder sous contrôle – sachant que, né pourtant d’un déterminisme historique pas nécessairement lié à cette misogynie fondatrice et constitutionnelle [5], l’accent rapidement mis sur la procréation, et l’interdit contraceptif subséquent, a pesé quand même davantage sur l’autonomie des femmes que sur celle des hommes, surtout quand ces derniers ne mettaient aucune bonne volonté ni aucun talent pour surmonter l’interdit.

Je n’ignore pas que certains contradicteurs s’opposeront à cette évidence d’une féroce misogynie chrétienne, mais qui sait, par exemple, qu’encore très récemment, dans une région comme le Québec où le statut de minorité culturelle exacerbait les identités religieuses, il était courant de trouver des familles de plus de dix enfants tout simplement parce que celles qui ne procréaient pas tous les ans s’attiraient la visite du curé et des exhortations allant de la remontrance intrusive à la menace d’excommunication ? Ce n’est pas une confirmation expérimentale au sens scientifique, mais qu’il me soit permis de dire que cette situation extrême résonne de façon assez familière à mes propres oreilles d’enfant né dans le département français qui comptait encore récemment le plus de prêtres par tête d’habitant…

Pour être honnête, toutefois – et se sensibiliser aux avatars parfois trompeurs des processus de déculturation ou d’aliénation – il convient également de souligner que de façon assez continue, l’Eglise catholique s’est fait l’ardent défenseur du consentement des femmes dans les sociétés où ce dernier n’était pas considéré comme un préalable utile au mariage [6]. Il faudra garder en mémoire ces ruses du slogan, de la posture progressiste ou de l’engagement philogyne lorsque nous en viendrons à considérer la face cachée de « la libération », de « l’émancipation » ou des « droits des femmes » qui ont nourri l’imaginaire des contemporains…

La fragilisation du féminin

Origines historiques

Culturellement, la tradition du « sexe faible » est ancienne, et l’idée d’un inachèvement ou d’une dégénération comparé au masculin se trouve déjà chez Platon et chez Aristote : lourd héritage, en vérité…

Pour ce qui concerne la médecine, les historiens se sont surtout concentrés sur les grands noms masculins du passé, sans considération pour le fait que jusqu’à la fin du Moyen Age, la pratique semble en avoir été assez équitablement bisexuée : faut-il croire que l’écriture ou l’enseignement ont été l’apanage des mâles en pareille matière ou bien [7] que l’histoire de la médecine aurait résolument occulté nombre de contributions féminines ?

Quoi qu’il en soit, pour autant que les médecins masculins dont l’histoire a gardé le nom se soient préoccupés du féminin, la caractérisation la plus nette de leurs descriptions semble d’emblée avoir tourné autour d’une certaine fragilité : humidité, mollesse, pâleur, glabrisme, sensibilité extrême, variabilité et imprévisibilité [8]…

Reste la question de la représentativité de vues aussi clairement sexistes, de leur pénétration et de leur influence sur, notamment, la culture populaire majoritaire : on a bien l’impression, je l’ai dit, que durant des siècles et des siècles, les femmes – sages ou non – ont joué un rôle prépondérant dans la médecine en général et, en particulier, dans celle qui concernait plus spécifiquement la sexualité, le contrôle des naissances et l’accouchement [9].

Mammographie

Ces doutes que l’on peut légitimement entretenir quant à l’impact réel d’une culture des élites radicalement misogyne, mais extrêmement minoritaire, n’ont plus cours aujourd’hui : la vision médicale du féminin s’est tellement imposée comme allant de soi qu’on n’aperçoit même plus qu’il s’agit d’une vision parmi d’autres, et qu’elle est intrinsèquement médicale – c’est-à-dire qu’elle a été conçue par des gens essentiellement formés à reconnaître le pathologique. A côté de mille autres indicateurs sur lesquels nous pourrons revenir dans la discussion, la prévalence contemporaine du souci mammographique en est l’éclatante démonstration.

La délicatesse m’empêche évidemment de faire un rapide sondage dans l’assistance pour demander aux femmes de plus de 50 ans celles qui ont une expérience personnelle de la mammographie de dépistage : mais je parie qu’elles sont en écrasante majorité. Paradoxe, en vérité, quand on sait qu’il n’existe aucune preuve relative à l’efficacité de ce dépistage extrêmement désagréable et, au contraire, des éléments convergents de plus en plus nombreux pour craindre que les campagnes mammographiques n’aient généré une véritable épidémie de cancers tout en alourdissant la mortalité liée à ce type de pathologie [10]. Paradoxe quand on sait qu’en tout état de cause, l’impressionnante augmentation contemporaine des vrais cancers mammaires tient aussi, et pour une part au moins, à l’irresponsabilité avec laquelle les médecins exposent le corps féminin à des hormones sexuelles depuis la puberté jusqu’à la post-ménopause la plus tardive. Paradoxe, mais aussi air connu, car depuis qu’elle s’est ainsi emparée du corps des femmes (c’est-à-dire, en gros, depuis le XVIe siècle) et malgré les allégations de scientificité supposées justifier cette prise de possession, la médecine occidentale a développé une désinvolture révoltante à l’endroit des preuves de nature à justifier ses procédures gynéco-obstétricales : qui peut me dire, en pourcentage, l’intérêt des procédures de procréation médicalement assistée, aussi iatrogéniquement lourdes que financièrement onéreuses, relativement à la simple stratégie attentiste des Anciens – et, plus encore, des Anciennes [11]. Qui peut m’indiquer ne serait-ce qu’une étude épidémiologique convaincante attestant l’intérêt des échographies obstétricales systématiques en termes de santé publique ?

Restons-en pour l’instant à la mammographie : à côté de cette fragilisation somatique déjà consistante par quoi s’est soldée une procédure de dépistage qui a débouché sur l’exact contraire de l’objectif projeté, que penser des dégâts à l’échelle psychologique, voire anthropologique ? Qui ne voit le désastre d’avoir, en un rien de temps à l’échelle de l’histoire, ainsi transformé l’organe par excellence de la séduction féminine – et de la superbe inhérente – en simple tissu précancéreux justiciable de brutalisations qui vont de l’écrasement sans pitié entre deux plaques de radiographie à l’ablation pure et simple, en passant par toutes les maltraitances biopsiques ou radiothérapeutiques ? Qui ne voit le ridicule tragique d’avoir, moyennant l’exigence concomitante de surveillance par autopalpation, conduit les femmes à se concentrer compulsivement sur leurs seins, alors que depuis toujours, elles avaient laissé aux hommes le monopole de l’obsession à cet endroit de leur anatomie ? L’essentiel d’une poitrine féminine aujourd’hui, ce n’est plus l’intérêt esthétique qu’elle pourrait susciter chez un Autre d’élection, mais le certificat de conformité anatomique qui peut lui être délivré par n’importe quel anonyme pourvu qu’il soit médecin.

Contraception

Avant de revenir à l’histoire, restons encore un peu dans l’actuel et concentrons-nous désormais sur cet acquis paraît-il prodigieux des femmes modernes, je veux parler de la contraception orale. Avec 50 ans de retard et grâce au scandale récent des pilules de 3e/4e génération, les gens découvrent que si elle a des effets indésirables, c’est tout simplement que la pilule est un médicament. Qui le leur avait caché ? Et pourquoi ? Avant d’y réfléchir, remarquons au préalable que la contraception orale n’est pas seulement un médicament bien caché : c’est aussi un médicament bizarre doublé d’un médicament effrayant.

  • Un médicament bizarre ? Avant l’introduction des premières pilules au début des années soixante, cela n’aurait traversé l’idée de personne qu’un individu pût ingérer une substance médicamenteuse sans la moindre motivation de guérir une maladie (curatif) ou, au moins, d’en prévenir une (préventif). L’idée de personne et surtout pas du législateur : il n’y avait tout simplement pas de place dans la législation pour un OVNI pharmaceutique aussi incongru qu’une contraception médicamenteuse. Via la directive CEE/65/65 (transposée en droit français par une ordonnance de 1967), il a donc fallu modifier la loi et introduire la notion de médicament « par fonction » – pour autoriser qu’on pût désormais bouleverser un corps en parfaite santé sans le moindre des objectifs curatifs ou préventifs qui avaient jusqu’alors monopolisé l’activité des médecins. Et qu’on ne vienne surtout pas m’objecter que bon an mal an, la contraception avait toujours fait partie des responsabilités médicales : en France, quelques années seulement avant la loi Neuwirth (1967), l’Ordre des médecins avait tout simplement suspendu une consoeur après qu’elle eut osé prononcer un plaidoyer en faveur d’une régulation des naissances [12]… Alors que depuis des siècles, les médecins avaient activement prêté main forte à une répression excessivement lourde de cette régulation, leur conversion expresse aux vertus présumées de la contraception orale devrait quand même nous conduire à nous interroger sur le lien entre la pilule et les valeurs éprouvées de cette médecine, à savoir misogynie et fragilisation du féminin…
  • Un médicament effrayant ? Effrayant, en effet, parce que par essence inévaluable. Pour le récapituler rapidement, l’évaluation pharmaceutique s’organise en gros autour de trois axes : 1/ les modèles animaux, 2/ les essais cliniques, 3/ les études de pharmaco-épidémiologie une fois le médicament introduit sur le marché. Or :
    1. on ne dispose pas de modèles animaux du cycle féminin ;
    2. personne de raisonnable n’imagine qu’on va pouvoir répartir au hasard des femmes entre deux groupes où elles se verront attribuer en aveugle un contraceptif actif ou un placebo…
    3. il suffit de regarder autour de soi pour constater que la consommation contraceptive des femmes est extrêmement aléatoire dans le temps, qu’il s’agisse de la durée d’exposition ou des spécialités consommées : de telle sorte que toute étude exigeant un minimum de recul chronologique (telles celles qui évaluent le potentiel cancérigène de la pilule) se heurte à des inconnues telles que leurs résultats, jamais très conclusifs, ne font que conforter dans leurs idées préconçues ceux qui pensent que les pilules sont raisonnablement sûres ou, à l’opposé, ceux qui jugent qu’elles font courir aux utilisatrices des risques disproportionnés.

« Disproportionnés » à quoi, au fait ? Eh bien, si la pilule est un médicament, il convient de lui appliquer le schéma propre à tout médicament – fût-il incongru – et de s’interroger, par conséquent, sur son rapport bénéfice/risque. On vient d’évoquer rapidement les risques, en soulignant que pour patents qu’ils soient, ils sont difficilement quantifiables précisément. Quels peuvent être les bénéfices, à présent ? On en voit deux, a priori : 1/ une maîtrise de sa fécondité, 2/ un meilleur épanouissement sexuel. Malheureusement :

  1. on dispose d’études démographiques convergentes et précises attestant que, dans un pays comme le nôtre, les taux de fécondité ont commencé de décroître dès la fin du 18e siècle et que, par rapport à ce qu’ils étaient juste avant la seconde guerre mondiale, ils n’ont pas significativement baissé avec l’introduction de la pilule ;
  2. quant à l’épanouissement sexuel global des contemporains, je laisse chacun et chacune examiner en toute conscience s’il existe la moindre raison de penser qu’il est plus satisfaisant aujourd’hui que naguère : les hommes bandent-ils mieux – et plus souvent ? les femmes jouissent-elles plus intensément – et plus souvent ?... Les hommes et les femmes sont-ils plus heureux ensemble, plus épanouis l’un par l’autre ?

Qui nous a caché tout ça, demandais-je en introduction de ce chapitre ? Les médecins, certes, conformément à leur désinvolture traditionnelle à l’égard des preuves dès lors que l’intégrité du corps féminin est en jeu. Mais ce chapitre de la contraception nous conduit à reconnaître qu’en l’espèce, ils ont pu compter sur le soutien sans faille des féministes : car au-delà de l’éparpillement du mouvement en d’innombrables chapelles, s’il est un dogme qui fait l’unanimité de tous les courants du féminisme, c’est bien que la pilule aurait permis « l’émancipation » et la « libération » des femmes. Outre qu’on peut s’interroger sur la « libération » qui consiste à s’exposer unilatéralement à des médicaments intrinsèquement défectueux [13] au seul motif que « mon corps m’appartient », outre qu’on cherche en vain « l’émancipation » au spectacle de ces femmes qui paniquent en constatant le premier samedi soir de leurs vacances qu’elles ont oublié leur plaquette de pilule, on relèvera aussi que le mythe consistant à soutenir qu’avant la contraception médicalisée, toutes les femmes de tous les temps auraient été des mal-baisées est un prodigieux accomplissement assorti d’une formidable propagande pour une médecine traditionnellement attachée à la fragilisation du féminin : force est de reconnaître, cependant, que les propagandistes les plus ardentes de cette contre-vérité historique [14] désastreuse pour l’image des femmes [15] n’ont été autres que les féministes.

L’obstétrique

Avant de retourner à notre enquête historique à propos de l’obstétrique, partons d’un nouveau constat strictement actuel : alors que la France est l’un des pays au monde où la médicalisation de la grossesse est parmi les plus lourdes et les plus onéreuses, notre pays n’occupe qu’un rang des plus médiocres en matière de morbi-mortalité materno-fœtale. Une fois encore, on peut s’interroger sur les véritables déterminants d’une médicalisation profuse qui peine ainsi à objectiver une justification rationnelle.

On peut même dire qu’abstraction faite des vaccinations – dont la pratique s’enracine, comme par hasard, dans la médicalisation des nouveau-nés – l’obstétrique est certainement la spécialité qui cultive au plus haut degré le découplage entre les slogans et les preuves. Qui, par exemple, s’émeut de la contradiction entre la crainte des élites relativement à une surpopulation qui nous viendrait du Tiers-Monde, et la propagande qui fait que dans les conditions sanitaires désastreuses qui sont celles de ces régions, la mortalité maternelle serait forcément exorbitante – donc devrait opérer à ce titre comme limite naturelle au risque de débordement démographique ? Qui ose remettre en cause qu’au cours des siècles, la mortalité maternelle et néonatale aurait subi une baisse spectaculaire, pour l’essentiel imputable aux progrès de la médecine ? Manque de chance, ce n’est pas vrai et, pour peu médiatisés qu’ils soient, les quelques auteurs qui se sont avisés d’étudier sérieusement la question sont arrivés à des conclusions fort antagonistes avec la Belle Histoire de l’obstétrique [16] :

  • loin d’être principalement imputable à l’accouchement, la mortalité des femmes dans les temps anciens est à remettre en perspective, eu égard à la précarité des conditions de vie qui prévalaient à l’époque : divers éléments laissent même penser que nonobstant un taux de fécondité nettement supérieur à celui d’aujourd’hui, la mortalité ait pu être moindre chez les femmes que chez les hommes ;
  • loin d’être l’apanage d’une condition féminine traditionnelle et ancienne, le discours de crainte sur les risques de la maternité émerge de façon contemporaine de la médicalisation obstétricale ;
  • dans des pays comme l’Inde où l’accouchement n’a pas bénéficié d’une forte médicalisation, les courbes de mortalité maternelle et infantile ont montré une baisse spectaculaire ;
  • dans certains pays développés, on observe un découplage entre l’amélioration des courbes de mortalité maternelle et infantile (imputable à l’amélioration générale des conditions de vie) et la médicalisation de l’accouchement, qui se traduirait plutôt par une hausse de cette mortalité ;
  • là où les données sont disponibles, les taux de mortalité de l’accouchement à domicile sont moindres que ceux observés à l’hôpital, et cette divergence n’est pas liée au fait que ce seraient les accouchements les plus compliqués qui feraient l’objet d’une hospitalisation.

Mais cette obstétrique-là, qui ne cesse d’induire les gens en erreur quant à sa capacité de garantir un accouchement sans aucun risque, quand et comment est-elle apparue ? Dans la deuxième partie du XVIe siècle, quand les chirurgiens (qui, à l’époque, n’étaient pas des médecins) ont commencé à prétendre intervenir dans les accouchements catastrophiques, arguant notamment de leur supériorité de vigueur dès lors qu’il allait falloir accélérer l’expulsion. Bien entendu, les choses ne se sont pas faites en un jour, et avant d’être couramment admis comme intervenants légitimes dans les accouchements, les chirurgiens et les médecins se sont attachés à briser le circuit traditionnel qui avait conduit jusque-là les communautés à choisir en leur sein les sages-femmes (les "matrones") dont elles entendaient s’adjoindre le concours, pour imposer progressivement - avec l’appui stratégique de l’Eglise - les sages-femmes « agréées » en raison d’une supériorité technique présumée adjointe d’une rectitude morale certifiée par le clergé du coin.

Or, cette alliance de deux traditions intensément misogynes s’opère à un moment clé de l’histoire du catholicisme : celui de la Réforme, des guerres de religion et, surtout, de la Contre-Réforme organisée autour du Concile de Trente. Ce moment clé, c’est celui où, ébranlée par le drame qui se joue sous leurs yeux, la plus haute hiérarchie catholique d’Europe conscientise les failles d’une christianisation pourtant millénaire ou presque [17], aperçoit les reliquats trop nombreux d’une culture païenne qu’on espérait disparue tout en conscientisant qu’autour de l’accouchement et de la solidarité traditionnelle à laquelle il donne lieu, c’est bien le rôle de la communauté féminine dans l’entretien et la transmission de cette culture indésirable qui se joue à chaque fois. Concomitante des procès de sorciers qui s’avèreront, en grande majorité, des sorcières – d’ailleurs souvent sages-femmes –, ce grand renouvellement du personnel obstétrical permettra d’intervenir à la racine même du mal. Sélectionnées sur des critères religieux bien davantage que médicaux, ces sages-femmes de la modernité offriront de nombreuses garanties pour l’avènement d’un ordre nouveau, notamment :

  • dûment chapitrées, elles veilleront à disqualifier, pour les éradiquer à terme, les anciennes références païennes et les rituels magiques dont l’accouchement traditionnel était le terreau naturel ;
  • rompant avec une solidarité féminine millénaire et qui allait de soi jusqu’alors, elles réaliseront sans état d’âme le fantasme misogyne monstrueux de clercs estimant que la survie de la mère ne saurait en aucun cas faire obstacle à l’extraction coûte que coûte d’un fœtus même non viable, à seule fin de le baptiser.

Fausses pistes et contresens

Abandonnant faute de temps l’inventaire des autres preuves qui confirmeraient la misogynie constitutionnelle de la médecine occidentale, je voudrais rapidement évoquer les objections les plus prévisibles à l’encontre de la thèse qui vient d’être exposée.

Immensément dangereuse quoique éminemment captieuse, la première objection (qui me paraît malheureusement compatible avec les analyses excessivement lénifiantes de Knibiehler) consiste à déplorer l’inhumanité de l’obstétrique moderne mais en l’imputant à une recherche de la « sécurité » maximale. Variante de cette thèse trop classique : opposer l’exigence de compassion à la contrainte du rationalisme, voire des « mathématiques » à laquelle la médecine moderne aurait fait allégeance. Je me permets de rappeler à ce sujet que c’est après une assez longue formation de mathématicien pur que je suis entré en médecine et que si j’y ait joué – à mon corps défendant d’ailleurs – un rôle de trublion, c’est bien justement au nom d’une exigence de rigueur et de preuve qui fait souvent défaut au monde médical actuel. Pour se concentrer sur l’obstétrique, il est évident que l’idéologie de l’évitement de n’importe quel risque, si hypothétique ou exceptionnel soit-il, se solde par des procédures dont le bénéfice individuel tend vers zéro alors que leurs potentiels de complication (iatrogénie) sont loin d’être négligeables et que, bien pis, ils se conjuguent les uns avec les autres de façon plus ou moins exponentielle : de telle sorte qu’à l’échelle individuelle, le rapport bénéfice/risque de toute cette technicisation pour rien devient très vite intolérable. De plus, cette incapacité de la médecine à justifier sa prétention « scientifique » apparaît vite à l’œil freudien pour ce qu’elle est réellement, à savoir une simple rationalisation, dont le décryptage révèle facilement le retour du refoulé, à savoir en l’espèce, une crainte haineuse du féminin : songez, par exemple, aux innombrables expressions modernes de l’horreur fantasmatique bien médicale à l’endroit du vagin et de sa saleté présumée [18]…

L’autre objection consiste à présenter les critiques de la médicalisation comme de nostalgiques irréalistes d’un impossible « retour à la nature ». Mais là encore, l’abord « réaliste » du problème conduit à une rigoureuse inversion du reproche : tant apparaît profondément irréaliste – et, pour tout dire, tristement infantile – la double illusion qu’on pourrait se prémunir contre tout d’une part, et que le prix à payer pour une telle prévention tous azimuts serait négligeable d’autre part. En effet :

  • il n’est pas besoin de faire acte de foi dans une Mère-Nature intrinsèquement bonne pour prendre la mesure de la iatrogénie et remarquer, en sus, que l’obstétrique illustre caricaturalement qu’une « gestion maniaque des risques est une prédiction qui s’auto-réalise continûment » [19] ;
  • pour le reste et n’en déplaise au courant de pensée qui n’a eu besoin que de quelques décennies pour créer des conditions écologiques mettant en jeu la survie non seulement de l’espèce humaine, mais même de la planète, l’idée que « La nature fait bien les choses » n’est pas aussi gourde que d’aucuns aimeraient le faire accroire : elle est le récapitulatif d’une évolution – au sens darwinien – dont la puissance statistique et le potentiel d’autocorrection dépassent, et de loin, celles de tous les essais cliniques.

Conclusion : balayer devant sa propre porte

Tout cela dit, je ne suis pas le genre de personne à penser que lorsqu’il y a un problème, c’est forcément la faute des autres : reliquat possible d’une éducation catholique à laquelle j’ai brièvement fait allusion plus haut, l’exigence de balayer devant sa propre porte renvoie à ce qu’on appelait autrefois l’examen de conscience… En l’espèce, qu’est-ce qui peut faire que malgré son injustifiable brutalité et son efficacité problématique, l’obstétrique moderne se soit aussi facilement imposée aux intéressé(e)s ?

De même que l’acte sexuel oscille entre les extrêmes d’une pratique consumériste ou d’une expérience spirituelle (et que les aléas de la contraception médicalisée s’éclairent de cette irréconciliable tension), il y a deux façons incompatibles de faire des enfants. Parfaitement en phase avec « la culture du narcissisme » [20], la tendance actuelle est de les faire pour soi, pour se renvoyer une image positive de soi, pour se réparer au travers d’eux [21]. Dans cette perspective tragiquement égocentrique, tout est bon pour se faire plaisir. Songez par exemple aux dérives de l’échographie : ce n’est même plus l’exigence de connaître au plus tôt le sexe du bébé tant elle est passée dans les moeurs, c’est même maintenant tirer des "photos" que l’on pourra complaisamment montrer aux parents et amis, histoire d’intensifier encore la convergence des regards sur le ventre sub-divin générateur d’une petite chose aussi admirable. Or, voici encore pas très longtemps, la grossesse était l’occasion d’un apprentissage extraordinairement humain en ce sens qu’elle introduisait à une expérience où l’espace-temps s’organisait merveilleusement à l’idée du « Bébé », sans toutefois que les parents aient le moindre moyen d’anticiper sur cette caractéristique pourtant essentielle de l’intéressé, à savoir son sexe : qu’on le veuille ou non, c’était quand même une sacrée propédeutique de l’altérité que de fantasmer « le Bébé » durant neuf mois sans savoir s’il s’appellerait Pierre ou Marie, si on l’habillerait en bleu ou en rose… Sous l’horizon contemporain de tolérance zéro à la moindre résistance du réel contre l’omnipotence narcissique, en l’absence de toute échelle intrinsèque de vie « bonne » au sens où la morale l’entend depuis les origines de la philosophie, quelle autre référence, en vérité, qu’un certificat de bonne conduite délivré par les autorités à la mode et conforme à la propagande dominante, pour garantir qu’on a tout bien fait – notamment en se pliant à n’importe quelle injonction pour attester qu’on n’a fait courir aucun risque à Nathan ou à Emma (sachant qu’aujourd’hui, on sait qu’on l’appellera comme ça avant même que ne soit écoulé le temps minimum que la sagesse traditionnelle conseillait d’attendre avant d’annoncer une grossesse dont les chances d’interruption spontanée étaient encore perçues comme élevées) [22] ?

Dans cette dynamique de déculturation formidable, les plus atteints sont encore ceux ou celles qui réclament - en sus - les gadgets les plus incongrus pour dissimuler derrière une agitation de surface leur absolue sujétion à un ordre ubuesque dont ils revendiquent juste des ajustements anodins : je ne suis pas certain qu’accoucher en piscine ou en musique, ou que se voir confier un petit joystick permettant de régler soi-même le débit des anesthésiques, soient le moins du monde de nature à effriter le terrifiant pouvoir de déstructuration humaine que sécrète la médicalisation moderne [23].

Je n’ai pas encore défini « la deuxième » façon de procréer qui s’opposerait du tout au tout à l’enfantement narcissique que je viens d’évoquer à grands traits. Ce ne serait pas vraiment l’enfantement « pour le bébé » – car on connaît trop les dérives de cette illusion altruiste (« c’est pour ton bien »...), mais plutôt : l’enfantement comme ça, parce que, d’une façon ou d’une autre, ça s’est toujours passé comme ça depuis que l’humanité existe. Et si vous souhaitez une caractérisation moins vague, permettez-moi de proposer, à titre au moins de première approximation : la procréation désintéressée. Admettre que l’on puisse se laisser emporter par un grand mouvement qui nous dépasse, que l’on n’est jamais qu’un minuscule maillon d’une immense chaîne avec un avant et un après, que l’on peut consacrer toutes ses forces à un projet dont on n’est pas le centre et dont la durabilité excède largement la sienne propre : ce serait mettre son moi au service de la Vie au lieu de mettre la Vie au service de son ego. Ce serait, du même coup, réintroduire comme une évidence l’inéluctabilité de la mort individuelle et ne plus s’obséder, par conséquent, sur des stratégies phobiques d’évitement coûte que coûte à l’endroit des risques même les plus fous ou les plus improbables.

Avant de vous remercier d’avoir accueilli cette communication qui n’a fait aucun effort de correction politique, laissez-moi vous souhaiter, du fond du cœur, de pouvoir contempler paisiblement votre mort au travers de vos enfants nés ou à naître, de vos petits-enfants nés ou à naître…

[1] A l’occasion de cet exposé, j’ai pu approfondir ma réflexion et élargir mes références grâce à au volumineux mémoire de Stéphanie Saint-Amant, Déconstruire l’accouchement, thèse de 2012, sémiologie, Université du Québec à Montréal. Je suis d’autant plus reconnaissant à l’auteur de me l’avoir généreusement communiqué que cette thèse n’a pas encore été soutenue devant les autorités de l’Université. Dans la mesure où cela n’a pas grand sens de citer précisément un texte malheureusement indisponible et dans l’attente d’un livre que j’appelle de tous mes voeux, je me contente par souci de transparence de poser d’emblée que la présente réflexion est redevable à cette thèse.

[2] B. Ehrman, Les christianismes disparus, Bayard, 2007.

[3] P. Brown, Le renoncement à la chair. Virginité, célibat et continence dans le christianisme primitif, Gallimard, 1995.

[4] C. Lesegretain, Les chrétiens et l’homosexualité. L’enquête, Les Chemins de traverse, 2012.
P. Solignac, La névrose chrétienne, Editions de Trévise, 1976.

[5] J.T. Noonan, Contraception. A history of its treatment by the Catholic theologians and canonists, Havard University Press, 1967.

[6] J. Jochens, "Sexualité et mariage dans l’Islande païenne et chrétienne", in M. Rouche (dir.), Mariage et sexualité au Moyen Age. Accord ou crise ?, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2000, p. 81-90.

[7] P. Cesbron et Y. Knibiehler, La naissance en Occident, Albin Michel, 2004.

[8] Y. Knibiehler et C. Fouquet, La femme et les médecins, Hachette, 1983.

[9] Sur ce passé, on se reportera notamment aux nombreuses publications de J. Gélis et de la regrettée M. Laget.

[10] Cf. le chap. 1 de mon livre.

[11] Daté de 2008 seulement, un volumineux (692 pages) rapport (Effectiveness of Assisted Reproductive Technology, Report 167) de l’Agency for Healthcare Research and Quality de l’U.S. Department of Health and Human Services conclut que malgré les coûts émotionnel et économique considérables de toutes ces procédures, on manque singulièrement de preuves "de bonne qualité" concernant leur intérêt. Echo similaire dans d’autres rapports, tel celui de 2004 demandé par le NICE britannique au National Collaborating Centre for Women’s and Children’s Health ?. Il est impressionnant que 25 ans après les premiers "succès" de la procréation médicalement assistée, on puisse encore s’interroger sur la définition des critères d’efficacité (Schieve & Reynolds, Human Reproduction, 2004 ;19 : 778-82.).

[12] C. Regnier, En France, la pilule a 40 ans. Une brève histoire de la contraception orale, Gynécologie Obstétrique Pratique juin 2007, n°196 : 6.

[13] Au sens de la loi.

[14] Ch Lasch, Les femmes et la vie ordinaire, Climats, 2006, p. 217.

[15] Lasch (ibid. n’hésite pas à la qualifier de "diffamation à l’égard de nos mères et grands-mères.

[16] La thèse susmentionnée de S. Saint-Amant contient une discussion fouillée et dûment référencée de cette question. Parmi les ouvrages publiés, quoique méconnus (et, en l’espèce, apparemment épuisés), on citera : M. Tew, Safer childbirth ? A critical history of maternity care, Free Association Books, 1998.

[17] Cela dépend des régions d’Europe.

[18] Cf. La brutalisation (...), p. 64 et p. 110.

[19] S. Saint-Amant, op. cit.

[20] Ch. Lasch, Flammarion, 2006.

[21] La rédaction de cette communication est concomitante de deux faits divers assez illustratifs du narcissisme parental actuel : une mère est allée asperger de gaz lacrymogènes deux fleuristes qui avaient vendu à sa fille un bouquet de muguet « trop cher » à son goût (Le Parisien.fr, 02/05/13), tandis qu’un père a mis le feu à l’auto-école de son fils après l’échec de ce dernier au permis (Le Progrès.fr, 03/05/13)… On notera le parfait équilibre des « genres » dans cette série suggestive du narcissisme parental triomphant…
Quelques jours plus tard, Le Parisien (06/05/13)] s’intéresse à un Hollandais assez laid, "militant" du don de sperme et qui met généreusement le sien au service des parents prêts à tout pour concrétiser leur rêve procréatif. Comme cela compliquerait inutilement les choses de poser un minimum de contraintes procédurales, les heureux candidats viennent le voir à son domicile ; la future mère s’éclipse cinq minutes dans la chambre d’amis avec le généreux donateur... pendant que le mari attend dans le salon : « Une situation bizarre », concède l’un d’entre eux. Mais à quel "bizarre" ne sacrifierait-on pas, aujourd’hui, pour accéder à l’incommensurable réalisation personnelle de la procréation ?...
L’actualité étant décidément inépuisable en matière de narcissisme parental, le site Rue89 (06/05/13) publie, sous un titre évocateur ("Chers parents d’élèves, vous nous emmerdez"), l’éloquent témoignage d’un professeur.

[22] Parmi les incongruités de l’époque tellement aveuglantes que personne ne les aperçoit plus, on relèvera le ridicule des dissertations sur le "genre" (et sur la relativité connexe du sexe anatomique) en un temps où quasiment plus personne ne conçoit sérieusement qu’on pourrait attendre neuf mois avant de savoir si le bébé est une fille ou un garçon...

[23] Furetant sur les forums à l’occasion de la présente rédaction, je suis tombé sur le site d’une association consacrée aux problèmes de la naissance et qui soutient comme "non extravagantes" des demandes comme "la possibilité de choisir le moment et le dosage de la péridurale". Il suffit d’y réfléchir quelques secondes pour se demander selon quelle organisation et à quel coût un établissement hospitalier pourrait garder une équipe d’anesthésistes entièrement disponible au bon vouloir des patients. D’autre part, quel médecin sérieux admettrait que la posologie des médicaments qu’il prescrit soit un paramètre suffisamment contingent pour être abandonné à la fantaisie des patients : s’il s’agissait de traiter une septicémie galopante chez un enfant, quel membre de l’association revendiquerait le droit d’ergoter sur les doses administrées ? Par conséquent, ou bien l’analgésie de l’accouchement est une indication sérieuse, et il faut l’abandonner aux professionnels ; ou bien c’est une fantaisie optionnelle - et il conviendrait de réfléchir à des alternatives moins pusillanimes pour contester le pouvoir médical. Le plus fort, c’est que loin d’opposer à cette demande irresponsable la réponse authentiquement professionnelle qui s’imposerait dans n’importe quelle autre situation, fût-elle non médicale (1/ je ne suis pas à votre disposition, 2/ si vous savez mieux que moi, en quoi puis-je vous être utile ?), l’obstétricienne qui intervient sur le forum sacrifie à la guimauve pseudo consensuelle (il faut se parler...) où l’on reconnaît sans peine le piège à cons de la "démocratie sanitaire" qui donne leur raison d’être à la plupart des associations de patients bien qu’elle ne débouche jamais sur le moindre infléchissement significatif. On me permettra de penser qu’il faudrait plus que cette écume démagogique de sadomasochisme consumériste pour affronter l’effrayante réalité de la brutalisation médicale.


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