Site Web du Dr Marc GIRARD

Autisme et psychanalyse

vendredi 23 mars 2012 par Marc Girard

On pourrait penser qu’assumant (et documentant de façon transparente...) ma double activité en recherche clinique et en psychothérapie, j’aurais quelque titre à intervenir "en expert" dans le débat qui fait rage actuellement sur la prise en charge de l’autisme par des psychanalystes. Manque de pot : je n’ai professionnellement aucune expérience thérapeutique de l’autisme [1], ce qui confirme, s’il en était encore besoin, que même dans son domaine de compétence, on ne peut pas avoir l’expertise infuse sur tout [2].

Cependant et comme par hasard, ce débat "autisme et psychanalyse" entrecroise en de nombreux points l’essentiel des problématiques qui alimentent la réflexion du présent site. Conformément à la distinction fondamentale que j’ai déjà posée à plusieurs reprises, c’est donc bien en profane que j’entends intervenir ici, au nom de mon droit inaliénable au "contrôle citoyen de l’expertise" [3]. Le lecteur appréciera s’il est possible de faire avancer la réflexion sans mimer une expertise que l’on n’a pas.

Paroles d’experts

S’il faut en croire l’un des journalistes les plus expéditifs sur le sujet (Le Monde, 09/03/03), ce sont pas moins de "145 experts" qui auraient joint leurs forces pour mettre la psychanalyse "hors-jeu" et lui faire mordre la poussière : Azincourt, à côté, c’était de la pisse de chat coupé.

Le chiffre surprend : dans la spécialité que je crois le mieux connaître (la pharmacovigilance), je serais bien en peine de citer 145 experts français - alors qu’indubitablement, la toxicité des médicaments est quand même nettement plus fréquente que l’autisme. Si l’on se reporte au rapport de la Haute Autorité de Santé (HAS), on trouve bien une liste assez longue de personnes entendues - incluant, outre des professionnels de santé, des parents et même des malades - mais on cherche en vain leurs titres à revendiquer un statut "d’expert", sauf à penser qu’il suffit de soigner, voire de fréquenter des autistes pour l’être de facto [4]. J’ai déjà eu l’occasion de caractériser comme rhétorique de manipulation typique des expressions comme "tous les experts pensent que (...)", mais là, on a fait un saut supplémentaire dans la mystification : pour accéder à "l’expertise", il suffit d’avoir participé [5]...

Pour préoccupante qu’elle soit, cette dérive apparaît comme un lapsus, à ce titre extrêmement révélateur. On l’a déjà souligné, en effet - et on y reviendra dans un prochain article : c’est faire fausse route de se concentrer sur l’expertise et sur ses défaillances, dans la mesure où celle-ci n’a jamais que le poids que veulent bien lui donner ceux qui l’ordonnent - et qui l’exploitent sous réserve qu’elle leur convienne. Il devient clair que dans leur propension à ne missionner comme experts que des hommes de paille ainsi rompus au plébiscite, les décideurs tendent de plus en plus à mêler dans une entité très extensive "d’expertise" tout intervenant exploitable comme caisse de résonance pour décisions échappant au débat démocratique [6]. A la caractérisation très éclairante de Paul Jorion définissant l’expertise contemporaine comme la récompense d’une capacité de "tolérance personnelle à la fraude" [7], on peut ajouter celle-ci (d’ailleurs connexe si on la considère sous l’angle de la corruption intellectuelle et morale) : est aujourd’hui "expert" quiconque (qualifié ou non) dont les opinions (motivées ou non) peuvent être médiatisées (merci les journalistes à la botte !) et exploitées par les décideurs pour camoufler le véritable déterminisme des processus décisionnels [8].

Perles médiatiques

Que ce soit dans Le Monde déjà cité ou dans d’autres médias du même genre, l’actuelle controverse donne lieu à une profusion d’articles du type "Une mère, deux enfants, une bataille sans fin", ou "La Belgique : fin de l’errance pour des familles françaises", ou "D’autres parents de handicapés s’insurgent", assortie de "reportages" ou de "tribunes" essentiellement fondées sur l’exhibition égocentrique et l’extrapolation hâtive d’expériences exclusivement personnelles.

Plusieurs fois évoqué sur ce site sous l’intitulé "dramatisation de l’anecdotique spectaculaire", ce type de procédé correspond lui aussi à une rhétorique de manipulation. C’est lui, par exemple, qui permettait au ministre de la santé de brandir le spectre du "parenchyme irrémédiablement atteint" d’un bébé ou aux médias de ressasser en boucle l’histoire tragique du grippé décédé en court-circuitant toute réflexion rationnelle relative : 1/ aux causes du décès [9], 2/ aux facteurs de risques [10], 3/ à l’efficacité du vaccin antigrippal, 4/ aux risques dudit vaccin [11].

La cause de l’autisme gagnerait beaucoup à la mise "hors-jeu" de cette rhétorique perverse, sachant de plus que les médias s’entendent à merveille pour sélectionner les plus manipulables et les plus anodins de ces témoins, tandis que l’autorité sanitaire serait bienvenue d’expliciter les critères qui la conduisent à traiter comme représentative telle ou telle association - eu égard, en particulier, aux vices connus ou aux défaillances patentes de leurs représentants les plus médiatisés [12]...

La Haute Autorité de santé (HAS)

Toujours selon le même article du Monde, le président de la HAS déplore que "plus de trente ans après leur introduction, ces méthodes [censément psychanalytiques] n’ont pas fait la preuve ni de leur efficacité ni de leur absence d’efficacité". Selon lui, "il serait temps que les psychiatres [entendez : ceux d’inspiration freudienne] se remettent en question", et "acceptent une évaluation de leurs actions en fonction de critères d’efficacité sur le comportement des enfants, définis par eux et avec la coopération et l’accord des parents".

On croit rêver...

  • Depuis cette fois cinquante ans, qu’a fait la HAS pour soumettre à une évaluation rigoureuse les vaccins contre la grippe saisonnière ? Alors même que, cette année, les promoteurs de cette vaccination se sont ridiculement vautrés avec un vaccin encore "moins efficace" que d’habitude, sur quelle(s) étude(s) précise(s) se fondent les autorités sanitaires pour soutenir que, ce nonobstant (et nonobstant les risques patents de cette vaccination), "la vaccination reste bénéfique pour les personnes fragiles" (Le Parisien, 01/03/12) ?
  • Même question avec les mammographies, quand il est possible de trouver jusque dans le Journal officiel de la République française(!!!) la marche à suivre pour escroquer les femmes relativement aux bénéfices prétendument attendus d’une procédure de dépistage aussi dangereuse.
  • Encore plus drôle, car cette fois en rapport direct avec des pathologies psychiatriques elles aussi : qu’a fait de "scientifique" la HAS pour couper court à la polémique portant sur l’efficacité des antidépresseurs qui coûtent si cher à la collectivité - financièrement et iatrogéniquement ? Qu’a fait cette même HAS relativement à l’autre polémique liée à la supériorité présumée des antipsychotiques "de seconde génération" ? Sachant de plus qu’a priori, l’évaluation des médicaments "en fonction de critères d’efficacité" est quand même moins complexe que l’évaluation des psychothérapies...

Au total et n’en déplaise au journaliste militant du Monde ou à quelques autres médias aussi expéditifs, on se remet très bien d’un désaveu d’une instance comme la HAS : je doute que même parmi les plus perturbés (il y en a, hélas !) de mes collègues psychothérapeutes, on en trouve beaucoup qui aient besoin d’un complément d’analyse pour cicatriser une blessure narcissique aussi bénigne...

Démocratie sanitaire

S’il faut en croire la HAS, l’autisme s’intégrerait dans la catégorie des "troubles envahissants du développement" caractérisés "par des altérations qualitatives des interactions sociales réciproques et des modalités de communication, ainsi que par un répertoire d’intérêts et d’activités restreint, stéréotypé et répétitif. Ces anomalies qualitatives constituent une caractéristique envahissante du fonctionnement du sujet, en toutes situations. »

Je mets au défi quiconque de faire un diagnostic précis et reproductible sur la base d’une caractérisation aussi vague - et il suffit de regarder autour de soi pour constater la facilité avec laquelle se trouve posé, par exemple, celui de "syndrome d’Asperger".

Et puisque la HAS en est à reprocher aux psychanalystes leur résistance aux évaluations rigoureuses, on peut également lui proposer celle-ci histoire de donner l’exemple : mettre, de façon strictement indépendante, dix "experts" en présence de 100 enfants suspects d’autisme et évaluer la concordance de leur diagnostic. Je crains qu’on ne rie beaucoup - et que la prétention "scientifique" de la Haute Autorité n’en ressorte écornée.

Pour un homme de ma génération, ce flou entourant la caractérisation de "l’autisme" n’est pas sans rappeler celui qui prévalait voici 30-40 ans relativement à la "schizophrénie" : il n’est pas indifférent de relever que la pratique justement controversée du "packing" (cf. plus bas) s’appliquait alors à cette pathologie...

En réalité, un élémentaire bon sens clinique amène à considérer que comme avec d’autres entités nosographiques aussi vagues [13], le concept d’autisme recouvre un éventail extrêmement divers de situations pathologiques radicalement distinctes, incluant des fatalités génétiques, des accidents néonataux, des intoxications exogènes et, n’en déplaise à d’aucuns en l’espèce, des comportements de maltraitance éducative [14].

Ce qu’atteste l’expérience, c’est qu’un individu réellement confronté à une pathologie grave, chronique et mystérieuse (pour lui-même ou ses proches) n’a généralement pas de comportement d’exclusion relativement aux options thérapeutiques mêmes les plus incongrues, qui peuvent aller de l’imposition des mains à la chirurgie lourde, en passant par les psychothérapies, la pharmacologie même risquée ou n’importe quelle sorte de médecine "douce" [15]. Cette observation d’élémentaire bon sens tranche, évidemment, avec la haine farouche de certains représentants d’associations à l’endroit - exclusif - de quelque abord psychologique que ce soit. Il s’agit presque d’un test d’épreuve, que l’on retrouve par exemple avec ces autres pathologies mystérieuses que sont les "fibromyalgies" ou la "fatigue chronique" [16]. Si je n’ai aucune propension personnelle à étiqueter comme forcément "psychologiques" des entités aussi vagues que celles-ci, j’avoue qu’au cas par cas, une résistance aussi manifestement réactionnelle tend immanquablement à m’attirer dans cette voie [17] : il y a clairement des gens qui sentent instinctivement qu’ils n’ont aucun intérêt à l’introspection analytique [18] - et qui le font savoir avec force intimidations [19].

Tout cela renvoie une fois encore aux critères de choix qui conduisent les autorités sanitaires à sélectionner comme représentatifs - voire comme "experts" - certains représentants d’associations, quand tout porte à penser qu’ils ont un compte à régler avec telle ou telle piste étiologique : c’est, par exemple, plus facile de dénoncer les psychotropes ou les psychothérapies que de remettre en cause les carences éducatives rendant compte d’une surexposition de ses propres enfants aux prises en charge psychiatriques (quelles qu’en soient les limitations documentables)... On en revient à la confusion moderne qui consiste à authentifier une cause à l’aune du bruit médiatique qu’elle parvient à causer : et il n’est pas besoin d’avoir lu tout son Freud pour connaître le tapage incroyable dont sont capables ceux qui, à aucun prix, ne veulent entendre la petite voix de l’inconscient [20]... Le double jeu des autorités à cet égard apparaît d’autant plus écoeurant qu’en parallèle, il est patent qu’elles font tout pour intensifier la médicalisation - et, notamment, la psychiatrisation - de l’enfance.

Indications de la psychanalyse

Avec les psychothérapies même psychanalytiques, ce devrait être un souci élémentaire qui paraît, hélas, d’un autre âge aujourd’hui que de s’interroger sur leurs indications [21]. Si c’est à juste titre que l’on reproche à l’industrie pharmaceutique d’avoir médicalisé la souffrance humaine et le tragique de la vie, force est de constater qu’à partir des années 60-70, les psychanalystes n’ont guère été plus regardants dans la sélection de leurs patients : il faut bien vivre - et confortablement si possible... Combien de bobos sont-ils entrés dans des analyses interminables sur une vague souffrance, voire une bête déception relationnelle ?

Pourtant, ce n’est pas un secret que la psychanalyse ne fait guère de miracles sur des pathologies aussi courantes que, par exemple, les toxicomanies (incluant le tabagisme et l’alcoolisme [22]) : on en revient, une fois encore, à une éthique de délimitation [23]. On ne voit donc pas en quoi l’impuissance de la psychanalyse dans telle ou telle indication correspondrait à quelque "défaite" que ce soit - la décrédibilisation ne devant porter que sur ceux qui s’obstinent à la proposer à tort et à travers : dit-on que les antibiotiques sont globalement "inefficaces" lorsqu’une bactérie leur a résisté ?

Pour ce qui concerne les psychoses (car, n’en déplaise là encore à d’aucuns, il y a certainement une proportion importante de psychoses dans ce que, à tort ou à raison, on étiquette "autisme"), on sait que les indications psychanalytiques sont très controversées et que, en tout état de cause, elles ne peuvent au mieux se concevoir que partielles, au sein d’une équipe pluridisciplinaire. Il est facile de vérifier que malgré sa remarquable ouverture clinique et thérapeutique (notamment à l’endroit des psychoses), la somme de MacKinnon et coll - même dans sa seconde édition datant de 2006 seulement [24] - n’a pas inclus "autism" dans son index pourtant impressionnant. Certes, aux yeux du lacanien moyen, les Américains sont des boeufs dès lors qu’ils prétendent parler freudien : il n’empêche que l’on trouve encore dans ce vaste monde des analystes respectables qui ont largement de quoi s’occuper abstraction faite de l’autisme...

Dérives

Il n’est pas besoin d’en avoir une pratique personnelle pour entretenir les plus grands doutes quant à la technique du "packing" dans le cadre d’une prise en charge réputée "psychanalytique" [25]. D’une part, on l’a dit, parce que cette procédure - qui, rappelons-le, consiste à envelopper complètement un patient dans des draps humides - a déjà été employée chez des schizophrènes : ce flou des indications évoque plus le bricolage "artiste" d’une médecine parallèle que quoi que ce soit de rigoureusement pensé. Mais d’autre part pour une raison bien plus fondamentale et sur laquelle Freud n’a guère transigé : depuis quand les analystes sont-ils supposés toucher le corps de leurs patients (fût-ce par draps mouillés interposés) [26] ?

Il n’est pas étonnant que des pathologies d’étiologie inconnue et d’évolution désespérante suscitent des controverses quant à "la meilleure" façon de les prendre en charge - et la psychiatrie n’a aucune exclusive en pareille matière. Mais la polémique qui agite actuellement les esprits dans notre pays semble assez typiquement franco-française - du moins par son fanatisme. C’est qu’elle s’inscrit au croisement de deux escroqueries : celle instaurée par Bettelheim, mais dont les déterminants ont déjà été largement reconnus Outre-Atlantique, et celle - malheureusement bien plus durable - liée à la "lacanisation" de la pratique psychanalytique française sous la houlette de celui qu’un aussi fin connaisseur que N. Chomsky en matière de mystifications rhétoriques n’a pas craint de qualifier de "charlatan" [27] [28].

Il y a quelque chose de ravageant dans le contraste entre l’inconcevable esprit de formalisme introduit par les lacaniens (concernant, par exemple, les modalités de paiement ou le mutisme outré de l’analyste [29]) [30] sans justification sérieuse [31] et l’invraisemblable débraillé des mêmes concernant, cette fois, des règles qui devraient aller de soi et que l’on pourrait croire intangibles (la durée minimum des séances, l’abstention du contact physique - hormis pour les civilités banales d’accueil et de congé). J’ai toujours été choqué, par exemple, de l’étonnante placidité avec laquelle Françoise Dolto raconte la façon dont elle ajustait le traitement hormonal de son jeune patient [32].

Sans entrer dans le détail historique et dynamique de cette incohérence lacanienne, remarquons qu’elle s’inscrit tout naturellement dans le mouvement qui a tellement pollué la vie culturelle française à partir des années 1950-60 et que l’on pourrait caractériser comme le coup de force de philosophes visant à s’approprier le prestige de la science : a priori plus concerné par les "sciences humaines" que par la philosophie, le "structuralisme" [33] a pourtant compté une proportion étonnante de philosophes parmi ses maîtres-penseurs [34], et il n’est pas indifférent que ce soient également deux philosophes (Levi-Strauss [35] et Althusser) qui aient porté Lacan à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes après sa rupture avec la Société Française de Psychanalyse. On trouvera un autre exemple éloquent sous la plume d’un sectateur de Foucault aussi assumé que Dominique Lecourt [36] lequel ne trouve rien de mieux pour justifier son enthousiasme que "l’autorité du savoir positif" (ibid.) et le souci "méthodologique" (p. 57) du Maître. Or, hormis une obsession du "pouvoir" trop voyante pour ne pas susciter la méfiance instinctive de tout lecteur à peu près au clair sur son propre Oedipe [37], ce qui frappe le plus en quelques pages du philosophe dont Lecourt célèbre "l’érudition" [38] [39] c’est justement l’absence de méthode [40] : quelle stratégie d’inventaire des sources, quel réception, quelle hiérarchisation de signification, quelles modalités d’interprétation [41] ? Qu’une faiblesse méthodologique aussi criante soit ainsi occultée par quelqu’un comme Lecourt qui a pourtant consacré l’essentiel de son oeuvre à l’épistémologie scientifique en dit tristement long sur l’état de formidable confusion où a baigné la vie intellectuelle française dans la seconde moitié du XXe siècle [42].

Or, d’un point de vue épistémologique et moral, qu’est-ce qui justifie cette "autorité écrasante" de la science [43] qui a tant fasciné les "structuralistes" ? Le hiatus le plus repérable entre la pensée scientifique et la pensée philosophique (du moins la pensée philosophique moderne) se situe dans un certain souci de l’Autre [44] qui, en Sciences, se cristallise dans l’ascèse d’une méthode - laquelle appelle forcément une systématique de délimitation : comme l’ont bien rappelé Sokal et Bricmont [45], le discours scientifique n’est jamais plus convaincant que quand il se limite. A l’inverse, qui ne voit - la chose est patente avec Lacan - que le succès déprimant, mais finalement fugitif, des structuralistes et affidés consiste à avoir créé les conditions pour que, confrontés à des assertions obscures, les gens se torturent les méninges afin de (faire mine de) "comprendre" au lieu d’y reconnaître naturellement la production d’un esprit confus ou pervers [46] : dynamique de secte s’il en fût, avec pour résultat parmi d’autres la fréquence démentielle (plusieurs fois par page) avec laquelle les auteurs qui revendiquent l’héritage lacanien peuvent employer le mot "théorie" pour qualifier à peu près n’importe quelle hypothèse de travail, si peu étayée soit-elle [47].

Alors donc que le débat sur la légitimité scientifique de la psychanalyse n’est certainement pas clos, il y a quand même quelque chose de tristement imbécile d’avoir offert à des instances aussi radicalement nulles que la HAS des occasions de morigéner la profession dans son ensemble sur la base de pratiques théoriquement injustifiables et qui n’ont pu s’introduire dans le paysage thérapeutique que dans la mouvance de l’inconcevable laisser-aller méthodologique mis à l’honneur par Lacan et ses suiveurs [48].

Conclusion

Sous la houlette d’autorités sanitaires corrompues - mais avec l’appui irresponsable de critiques du système manipulés -, la médicalisation contemporaine marque un terrible retour à la sauvagerie, en fournissant prétexte à la maltraitance des faibles et au rançonnement des pauvres au profit des riches.

Le propos s’applique évidemment à la pharmacothérapie, mais l’inspiration du présent article était de montrer qu’il pouvait s’étendre à la psychothérapie. De même que l’accélération vertigineuse des pratiques médicales vers tout un faisceau de contraintes effrayantes - de la réquisition à l’élargissement des vaccinations obligatoires en passant par la surmédicalisation scandaleuse des sujets âgés - traduit une effarante brutalisation du souci thérapeutique, de même le placage coûte que coûte de modèles étiologiques indécents de grossièreté associés à une pratique de soins incompatible avec les prescriptions freudiennes les plus intangibles révèle une formidable accoutumance des psychothérapeutes avec le n’importe quoi conceptuel et pratique dont, jusqu’à preuve du contraire, Lacan a été le cheval de Troie chez les psychanalystes.

Le raté des psychanalystes français relativement à l’autisme n’est pas une simple péripétie : il alimente, pour la justifier, une chasse aux sorcières dont "l’amendement Accoyer" constitue le précédent le plus inquiétant. Alors que parmi tous les psychothérapeutes, les freudiens étaient bien les seuls à disposer d’un arsenal historique et théorique pour contester la prétention du système à placer leur pratique sous contrôle médical ou institutionnel, les instances représentatives de la profession n’ont simplement pas eu la crédibilité morale pour renvoyer ledit système à sa corruption endémique et à son incompétence. Malgré quelques soubresauts de surface - dont le piteux devenir confirme, s’il en était besoin, l’inconsistance de ceux qui ont prétendu l’initier - la profession dans son ensemble s’est couchée [49] [50].

L’inconvénient de tels ratés dépasse largement la simple question de l’efficacité thérapeutique : l’oeuvre de Freud - et j’espère ardemment que, parmi d’autres, le présent site en fournit l’humble témoignage - reste probablement la contribution actuellement la plus éminente pour résister aux sirènes complaisantes qui font le lit du consumérisme et de la médicalisation inhérente [51] - pour ne point parler du prérequis éthique à toute "science" de l’homme [52]. Ceux-là qui s’obstinent à défendre l’indéfendable d’une "théorie" psychanalytique de l’autisme enracinée dans les élucubrations d’un faussaire et les mystifications d’un charlatan ne valent guère mieux que tous les escrocs de la santé publique qui, avec l’appui de parlementaires idiots ou pervers, s’appliquent à dissimuler la forêt du crime sanitaire contemporain derrière l’arbre Servier...

[1] Dont j’envisage mal, soit dit en passant, comment elle pourrait se concevoir à l’échelle d’une pratique purement individuelle comme la mienne.

[2] Jusqu’à plus ample informé, par exemple, on ne m’entendra jamais prendre une position publique sur la question pourtant très ciblée du risque autistique post-vaccinal, dont j’ai évidemment entendu parler mais que j’estime avoir insuffisamment étudiée : tout le monde ne peut pas avoir l’omniscience de certains antivaccinalistes dont la prétention à intervenir sur tout est en proportion inverse de leur formation scientifique connue et inclut - entre autres - tous les vaccins passés, présents et à venir, les adjuvants, le mercure, l’aluminium, les plombages dentaires, la phytothérapie, Tchernobyl, les ondes électromagnétiques, le gaz de schiste, l’homéopathie, les OGM, le bisphénol, les pesticides, voire les attentats du 11-09...

[3] C’est-à-dire, s’il faut encore le préciser, en faisant état d’arguments (essentiellement : faits aisément vérifiables et logique élémentaire de non contradiction) que tout un chacun peut se réapproprier sans faire allégeance à la moindre autorité.

[4] J’ai un respect non dissimulé pour "l’expertise profane" : mais là encore, et plus qu’ailleurs, il faut délimiter.

[5] On a déjà croisé cette dérive avec la fameuse réévaluation des anti-Alzheimer.

[6] On rappellera de nouveau que cette propension à séduire les profanes en affectant d’écouter leurs associations (de consommateurs, de patients ou de victimes) s’enracine justement dans le projet pervers d’une "démocratie sanitaire" mise à l’honneur par Kouchner.

[7] P. Jorion, "Comment on devient l’anthropologue de la crise", Le Débat, sept-oct 2010.

[8] A titre d’exemple éclairant, on a pu entendre un président d’association qui m’avait confié autrefois "n’avoir rien fait de bon" dans sa vie (et évidemment dépourvu de toute formation médicale, pharmaceutique, pharmacologique ou toxicologique) se targuer d’avoir été auditionné comme "expert" dans un procès pénal visant les effets "paradoxaux" des psychotropes.

[9] On peut être grippé et passer sous une voiture ou faire un infarctus.

[10] Personne n’a jamais soutenu que c’était anodin de faire une grippe quand on était sous chimiothérapie anticancéreuse.

[11] On s’interroge toujours sur les sept décès répertoriés lors du développement de Pandemrix, et le retrait de ce vaccin par la petite porte, en décembre 2011, n’est pas fait pour rassurer ceux qui ont levé le lièvre.

[12] Pour des raisons déjà évoquées, on me dispensera de faire aux intéressés l’honneur de citer leur nom.

[13] Par exemple : la mort subite du nourrisson, la "fibromyalgie", le syndrome des jambes sans repos.

[14] C’est ce flou nosographique qui laisse le champ libre à Bettelheim pour se focaliser sur les maltraitances maternelles d’une part, et pour s’attribuer d’autre part des succès thérapeutiques spectaculaires chez des gens qui, selon toute probabilité, n’étaient pas plus "autistes" que vous ou moi.

[15] Faut-il rappeler les diverses thérapeutiques expérimentées par F. Mitterrand sur la fin de sa détestable vie ?

[16] On sait qu’au Royaume-Uni, certains patients présentant ce type de pathologie ont poursuivi l’équivalent de notre HAS (National Institute for Health and Clinical Excellence ou NICE) devant les tribunaux en vue de lui imposer d’autres références que les psychothérapies dans ses recommandations de prise en charge. Ce qui est doublement intéressant pour notre propos, c’est que cette plainte visait cette fois les thérapies comportementales qui étaient les seules à avoir été retenues par le NICE - et qui sont justement celles que la HAS prétend désormais privilégier au détriment des thérapies psychanalytiques.

[17] Derrière l’excès de rejet, on voit encore plus nettement pointer l’oreille de la résistance, car quelle que soit la cause de telle ou telle pathologie, il n’y a pas forcément de présupposé étiologique dans l’idée qu’une prise en charge psychothérapeutique puisse être bénéfique : considérer, sur la base de l’observation et de l’expérience, que certains cancéreux puissent tirer un soulagement d’une telle prise en charge ne revient quand même pas à postuler que le déterminisme des cancers soit psychologique ! Idem avec le traitement des douleurs chroniques.

[18] De la même façon - je l’ai assez expérimenté - que la meilleure façon de prendre des risques pour sa sécurité physique, c’est d’interroger certains parents de sclérosés en plaques ou de narcolepsiques sur les antécédents vaccinaux de leur enfant...

[19] Note du 04/04/12 - Illustration par l’exemple : ayant développé un site justifié par une volonté de diffuser "des informations essentielles", une internaute qui se présente comme mère d’autiste reprend le présent article, mais moyennant une falsification éhontée qui consiste à citer - entre guillemets ! - l’une de mes dernières phrases ("[...] enracinée dans les élucubrations d’un faussaire et les mystifications d’un charlatan") en désignant explicitement Freud comme le "charlatan" visé par mon propos. Il est à craindre que les visiteurs de mon site qui s’imaginent que je tiens le Maître de Vienne pour un charlatan ne relèvent d’une bonne psychanalyse, assortie en l’espèce d’une solide leçon de morale. Psychanalyse et morale : les deux ne sont pas incompatibles...

[20] Voire, cela s’est vu, simplement celle du remord : il y a un temps pour s’occuper des enfants et arrive un jour où il est trop tard...

[21] Ainsi que sur leurs contre-indications et leurs effets indésirables.

[22] Ce qui n’empêche pas, d’ailleurs, que dans certains cas au moins, une prise en charge analytique puisse apporter un certain réconfort au patient.

[23] J’ai moi-même consacré quelques réflexions à cette éthique de délimitation, cette fois appliquée au domaine de l’art, en soutenant que la sublimation marquait le moment où la psychanalyse devrait n’avoir plus rien à dire (M. Girard, "Psychanalyse et critique : par-delà dilettantisme et scientisme", La Quinzaine littéraire, août 2009 : n° 997 : 21-2).

[24] R. A. MacKinnon, R. Michels, P. J. Buckley, The psychiatric interview in clinical practice, 2nd edition, American Psychiatric Publishing, Inc, Washington, 2006.

[25] Et ce, quelles que soient les vertus personnelles de ceux qui s’adonnent à cet exercice, dont la presse nous a fait savoir qu’elles pouvaient être grandes.

[26] Ce sont précisément ces questions sur lesquelles Freud n’a jamais transigé (malgré son remarquable pragmatisme) qui fournissent l’antidote le plus facile à la ridicule, mais envahissante, conjuration organisée par les trop intéressées héritiers de Lacan et qui consiste, moyennant des artifices rhétoriques d’une déconcertante grossièreté, à accréditer qu’il n’est tout simplement plus possible de penser l’un sans l’autre (voire que si le temps est venu d’en oublier un, ce devrait être le Maître de Vienne au profit du bouffon du Collège de France.)

[27] N Chomsky : ’An Interview’, Radical Philosophy 53 (Autumn 1989), p. 32.

[28] C’est d’ailleurs dans le contexte culturel de cette lacanisation que les ouvrages de Bettelheim ont rencontré, spécifiquement en France, une réception exceptionnelle en dépit de leurs grossières faiblesses.

[29] Une patiente me racontait récemment que les seuls moments où elle avait vu son précédent analyste increvablement disert, c’était lorsqu’il s’agissait de justifier l’augmentation du nombre de séances...

[30] On n’en trouve aucune trace chez Freud, que ce soit dans ses écrits ou dans les nombreux témoignages inspirés par sa pratique.

[31] Il ne serait pas bien difficile, par exemple, de montrer que le paiement en liquide d’emblée posé comme règle est tout simplement incompatible avec l’enseignement de Freud concernant les modalités d’interprétation.

[32] F. Dolto, Le cas Dominique, Paris, Editions du Seuil, 1971.

[33] Grosse récompense à qui me définit en trois lignes claires à quoi correspond précisément ce mouvement de pensée.

[34] A une époque où, rappelons-le, la dynamique de l’enseignement officiel conduisait vers les voies littéraires ou médicales en majorité des jeunes gens réputés peu doués pour les sciences...

[35] Philosophe, au moins de formation.

[36] D. Lecourt, Les piètres penseurs, Paris, Flammarion, 1999.

[37] Et dont on ne sache pas qu’elle ait toujours inspiré à l’intéressé des positions systématiquement philosophiques relativement aux problématiques ou instances de pouvoir qu’il a croisées dans sa propre vie...

[38] Merquior (Foucault et le nihilisme de la chaire, Paris, PUF, 1986) se contente d’évoquer "une aura d’érudition" en relevant que Foucault "ne connaît pas la riche littérature parue sur ces sujets [dont il parle]".

[39] Chez les zélateurs du structuralisme, cette prétention "d’érudition" apparaît bizarrement comme la vaseline autorisant toutes les brutalisations : c’est ainsi que le gendre de Lacan croit utile de célébrer le "savoir encyclopédique" de son beau-père (Le Monde des religions, 09/09/11), quand n’importe quel élève de Terminale scientifique est normalement armé pour se trouver "sidéré" (c’est l’expression de G. Miller pour caractériser le présumé savoir de son beau-père) par la risible incompétence de Lacan en mathématiques - parfaitement attendue, d’ailleurs, chez un médecin de sa génération.

[40] Défaut assez typique pour qu’on le retrouve à l’identique par exemple chez J. Donzelot, l’un des disciples de Foucault les plus reconnus (La police des familles, Paris, Editions de Minuit, 2005).

[41] Pour avancer dans la compréhension du problème posé, on pourra se reporter aux développements consacrés par L. Boltanski et E.Chapiello (Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999) à leur méthodologie d’inventaire bibliographique et d’analyse textuelle (cf. notamment chap.I-1 et Appendices], et les opposer à la sidérante désinvolture de Foucault ou de ses disciples à cet égard.

[42] Outre à l’ouvrage assassin de Jean-Marc Mondioso (Longévité d’une imposture : Michel Foucault, Paris, L’Encyclopédie des nuisances, 2010), je renvoie le lecteur intéressé par ces questions au livre de Raymond Picard (Nouvelle critique ou nouvelle imposture, Paris, JJ Pauvert, 1965) qui consacre d’amples développements à un autre mystificateur de premier ordre particulièrement représentatif de cette époque, Roland Barthes.

[43] R. Lafforgue, "Les savants et l’école", in : La débâcle de l’école. Une tragédie incomprise, L. Lafforgue et L. Lurçat (sous la dir. de), Paris, FX de Guibert, 2007, p. 188.

[44] Comme illustré a contrario par K. Popper qui, du haut de son arrogance philosophique, s’avise de fixer ce qui mérite le glorieux nom de "Science" sans jamais se demander ce que se sont imaginé faire tous ceux qui, au cours des siècles, ont prétendu s’y consacrer...

[45] A. Sokal et J. Bricmont, Impostures intellectuelles, Paris, Le Livre de Poche, 1999.

[46] J’ai entendu des analystes vanter tel ou tel point de vue de Lacan au motif qu’il était justifié par "sa" théorie mathématique : l’incompréhension assumée de mes interlocuteurs à l’égard de ladite théorie valant pour une garantie d’irréfutabilité...

[47] R. Horacio Etchegoyen, Fondements de la technique psychanalytique, Hermann, Paris, 2005.

[48] Sans entrer dans une analyse textuelle disproportionnée (et, de toute façon, inutile), l’absurdité sans nom du point de vue "mathématisant" de Lacan ressort immédiatement du fait suivant - à la portée de toute personne qui, à la différence de ce dernier, possède un minimum de culture mathématique : les mathématiques étant, de toutes les sciences "positives", celle qui, par excellence, a le plus radicalement exclu l’humain et la subjectivité, il est extrêmement difficile de comprendre comment une pratique aussi déshumanisée et objective pourrait, en quoi que ce soit, contribuer à éclairer ce qui se trouve au coeur même de la pensée psychanalytique - l’humain et la subjectivité...

[49] Conflit d’intérêts là encore : il est évident que les notables de la profession ont tout intérêt à voir élargir les contraintes d’une formation dont le bénéfice le moins douteux est de leur assurer (via en particulier les associations qui leur sont dévouées) une influence et une activité bien plus lucratives que la simple pratique de base - regrettablement exposée aux sautes d’humeur (et de revenus) des patients. Mutatis mutandis, on a vu à peu près la même chose lorsque, sans que l’initiative ne réponde à quelque demande connue des principaux utilisateurs du système (magistrats et avocats), la Fédération nationale des compagnies d’experts judiciaires s’est avisée, sur la base d’un argumentaire que la charité interdit de commenter, que l’expertise judiciaire gagnerait à une réinscription quinquennale fondée sur la contrainte d’une formation continue : sachant que - indicateur intéressant de leur propre formation - les huiles de la fédération n’avaient pas été capables, en quelque dix ans, de concocter une nouvelle nomenclature (des spécialités) tant soit peu décente intellectuellement, attestant une connaissance éprouvée des milieux technico-scientifiques dont elles étaient censées incarner l’excellence. On n’aurait qu’à se baisser pour trouver d’autres exemples illustrant qu’en période d’inculture généralisée et d’incompétence organisée, la "formation" a bon dos. Pour revenir à la psychanalyse, on relèvera comme tristement piquant qu’eu égard à la formidable infiltration du milieu français par les lacaniens, l’exigence récente de formation soit de facto confiée à ces derniers, alors que l’origine de la brouille entre Lacan et les instances internationales de la psychanalyse, dans les années 1960, tenait justement a sa conception plus que contestable de la formation : sur les ailes du temps - du moins des temps modernes...

[50] Soit dit en passant - et sans surinterprétation -, la pusillanimité avec laquelle même les plus éminents représentants de la profession se sont pliés au diktat des autorités sanitaires françaises éclaire rétrospectivement l’idéologiquement correct consistant à dénoncer comme infâmes la majorité des Allemands - actuel pape inclus (pour lequel, faut-il le préciser, je n’ai aucune espèce de sympathie) - qui ont accepté de se laisser embrigader sur exigence des autorités nazies : il fallait quand même plus de cran pour refuser de s’inscrire aux Jeunesses hitlériennes que pour dire "merde" à Accoyer...

[51] Ch. Lasch, La culture du narcissisme, Paris, Flammarion, 2006.

[52] Ph. Rieff, Freud : The mind of a moralist, Chicago & London, The University of Chicago Press, 1979.


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