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Ethique scientifique et crise de l’expertise

lundi 27 février 2017 par Marc Girard

Le mercredi 26 mai 2010, à l’invitation du très regretté Gérard Huber, je m’étais retrouvé devant le Club Prospective 2100 où j’avais déjà fait une intervention en février 2010.

À la relecture, il me semble que malgré ses limites (liées en partie aux conditions de sa préparation : nous étions encore en plein dans la tragi-comédie du H1N1...) et en dépit du silence assourdissant qui l’a accueillie (question d’habitude...), cette réflexion sur l’éthique scientifique et sur l’expertise n’a rien perdu de son actualité.

Pour le moins que l’on puisse dire...

Table des matières

  1. Introduction
  2. Les déterminants de la crise
    • Déterminants historiques
    • Déterminants épistémologiques
    • Déterminants sociologiques
  3. Le rôle des philosophes
    • Épistémologues
    • Éthiciens
  4. Les fondamentaux d’une éthiques scientifique
    • Un axe moral
    • Un axe métaphysique
    • Un axe esthétique
  5. La crise de l’expertise
  6. Conclusion

Introduction

Pour gagner du temps, je tiendrai pour acquis qu’il y a quasi consensus sur la crise de l’éthique scientifique, sans m’attarder à proposer un inventaire des éléments justifiant ce constat banal. Mais à côté des déplorations rebattues sur « la responsabilité » du scientifique ou encore sur ce qu’on appelle la « bioéthique », l’essentiel – ce qui motive mon engagement philosophique et politique – est, à mes yeux, beaucoup plus central et bien plus grave : l’effondrement de la science comme démarche de connaissance, la décadence (au sens où l’on parle de la décadence antique) d’un modèle par rapport auquel ce qui nous est désormais présenté comme « science » n’a plus grand-chose – parfois plus rien – de « scientifique ». C’est dire que nous n’aurons pas l’impression du hors-sujet en abordant de front la question proprement épistémologique et en posant comme allant de soi que la pratique scientifique est de toute façon non éthique dès lors qu’elle sacrifie à la mauvaise science.

Comment en est-on arrivé là ?

Les déterminants de la crise

Déterminants historiques

De par son efficacité probablement sans précédent, la science – est-il besoin de le documenter ? – avait conquis un prestige écrasant. Mais alors que les responsables de cette efficacité n’avaient pas craint de mettre en péril leur réputation, leur fortune quand ils en avaient, parfois même leur vie, c’est un retournement bien compréhensible que l’estampille « scientifique » soit désormais le plus sûr chemin pour conquérir honneurs et argent et ce, d’autant qu’en parallèle, l’effondrement des valeurs a vidé l’environnement humain des autres options : à une époque où les militaires n’osent plus sortir en uniforme, où les prêtres se suicident dans leur presbytère pour n’être pas accusés de pédophilie, où les magistrats ne cherchent même plus à singer l’indépendance et où il n’est pas rare que le qualificatif « politique » désigne une propension aux actions peu recommandables, quoi de prestigieux fors la science ?

Cet effondrement des valeurs traditionnelles a redirigé l’essentiel des attentes vers un nouvel « intermédiaire social » (J. Léonard) – le médecin – contribuant à faire de la médecine une sorte de leurre épistémologique extrêmement prisé par les médias mais qui a mortellement infecté la pratique scientifique, même si on ne peut lui contester de l’avoir parfois inspirée. D’une part parce que, centrée sur l’individu dans son irréductible singularité, la médecine ne peut être une pratique scientifique même si elle prétend asseoir son prestige sur ce label. D’autre part, parce que la médecine ne peut respecter le principe de distanciation qui, traditionnellement, séparait le chercheur de son objet. Enfin, parce que dans son impuissance traditionnelle à surmonter le tragique de la vie, la médecine s’est, historiquement, constituée comme une fiction – entendez : un art de l’illusion [1] au service d’une aliénation, aliénation d’autant plus redoutable qu’à la différence de l’activité scientifique, la médecine – durant très longtemps – ne s’est pas nettement distinguée [2] de la religion (qui ignore que moines et religieuses ont été, jusqu’à récemment, les concurrents les plus redoutables des médecins ?) [3].

Partie évidemment active dans l’effondrement des valeurs, la société de consommation a directement contribué à la dégradation du modèle scientifique. Car dans son parti-pris assumé en faveur de l’assouvissement facile pourvu qu’il soit immédiat, le consumérisme contribue à la prééminence de l’oral sur le symbolique, en promouvant des valeurs de résultat immédiat strictement incompatibles avec l’esprit de recherche et la souffrance du doute.

Déterminants épistémologiques

Mais à côté de ces déterminants historiques, la crise actuelle a aussi des motifs plus intrinsèquement épistémologiques. Car cette autorité écrasante, la science la devait à son point de vue résolument réductionniste.

"[…] La science moderne héritée de Galilée, Descartes et Newton a été fondée par une décision qui s’est révélée admirablement féconde : celle de ne retenir dans le réel que ce qui est sensible et, dans ce qui est sensible, que ce qui est susceptible d’être mesuré ou représenté géométriquement […]

La merveilleuse efficacité de la science moderne atteint son plus haut degré dans l’étude de la matière inerte et décroît progressivement au fur et à mesure que l’on choisit des objets d’étude plus éloignés de celle-ci. […]

Pourtant, le temps ressenti et les qualités sensibles des choses sont objectivables ; il est possible d’en parler de manière rationnelle, c’est-à-dire de les exprimer de telle sorte que chacun puisse s’y reconnaître. C’est l’objectivité de la littérature et des arts, et la rationalité de la philosophie.

L’influence du scientisme disqualifie ces disciplines, alors qu’elles seules rendent compte du temps vécu.

[…] Le scientisme fait peser sur l’enseignement une menace plus profonde qu’une usurpation d’autorité par de fausses sciences ; celle de soumettre l’enseignement à l’emprise de sciences authentiques sorties de leur domaine de validité, en méconnaissant les limites inhérentes au processus d’objectivation scientifique [4].

Il y a l’essentiel dans cette citation d’une lucidité étincelante : usurpation d’autorité, arrogance méthodologique, mutilation du sujet – c.-à-d., notez-le bien, une forme de falsification à chaque fois. A quoi s’ajoute, toujours sur un plan épistémologique, « l’hégémonie de la médiocrité » (J. Klein, 1985 [5]). Il faut bien comprendre, en effet, qu’en pratique, le scientifique moyen est loin de correspondre à l’image d’Épinal du surhomme qui voit mieux et plus loin que le vulgum pecus. A côté de ces brèches dans notre perception traditionnelle du réel, effectivement imputables à quelques esprits supérieurs qui, seuls, sont capables de poser les questions qui comptent, l’essentiel de l’activité dite scientifique consiste à résoudre des problèmes techniques parfois ardus, qui peuvent même requérir une certaine ingéniosité pratique, mais qui appellent surtout des outils ou matériels plus ou moins sophistiqués dont la maîtrise passe par une hyperspécialisation ravageante laquelle, le plus souvent, suffit à l’assouvissement des esprits bornés mais s’avère, d’expérience, assez incompatible avec une authentique créativité. Or et d’expérience là encore, ce sont ces esprits mornes et parfaitement prévisibles qui colonisent préférentiellement tant les institutions de recherche que les systèmes d’enseignement, de formation continue et, plus généralement, de transmission du savoir.

C’est également sous la rubrique « épistémologie » que je rangerai l’effrayante dégradation contemporaine du système scolaire et, plus généralement, de la transmission du savoir. La question n’étant plus de se demander ce que valent aujourd’hui l’enseignement primaire ou secondaire, mais de constater la prévalence sans cesse croissante de ces jeunes « docteurs es sciences », totalement incultes et littéralement bons à rien – strictement dépourvus, en particulier, de la moindre imagination scientifique. Incidemment, il est utile de mentionner que cette dégradation du système scolaire et universitaire – manifestement programmée – n’est pas limitée à l’Hexagone, mais qu’elle correspond à un plan concerté de « destruction du savoir en temps de paix » [6], dépassant largement le seul domaine scientifique : la société de consommation n’a pas besoin d’esprits formés à la critique, et encore moins d’intellectuels ou de savants.

Outre ses effets directs facilement prévisibles sur l’activité scientifique au jour le jour, ce climat de dégradation intellectuelle généralisée brouille l’horizon d’attente des gens naguère cultivés qui contribuaient indirectement à la reformulation et à la synthèse des résultats, via par exemple les grandes œuvres de vulgarisation ou les revues scientifiques dites secondaires telles que New Scientist ou, en France, La Recherche [7] ou Pour la science. Sans doute modestement, ce droit de regard des non spécialistes sur l’intelligibilité de la science correspondait néanmoins à une forme de contrôle citoyen.

Pour finir sur ce chapitre, on relèvera comme éminemment regrettable que l’épistémologie scientifique s’en soit tenue, pour l’essentiel, au modèle de la physique en ignorant l’effort de sciences plus molles comme la biologie, voire des pratiques comme celles de la médecine ou des dites « sciences humaines » qui revendiquent un statut scientifique, souvent à tort, parfois à raison, mais dont les essais et erreurs sont, de toute façon, extrêmement instructifs relativement aux critères de démarcation entre la science et la connaissance non scientifique.

Déterminants sociologiques

J’en arrive à un facteur que je qualifierai cette fois de sociologique, à savoir le délitement du système traditionnel de reconnaissance par les pairs, normalement structuré selon deux articulations principales : celle de la publication, puis celle de la réception. On se figurera facilement ce que je veux dire en considérant tout cela d’un œil darwinien : à partir du moment où l’écologie naturelle du système – en principe, la reconnaissance d’un travail pour sa qualité et sa portée – se trouve polluée par des agents totalement extrinsèques (comme l’argent), c’est la survie même de l’ensemble qui est en jeu. Ainsi en va-t-il lorsque, sous l’influence des lobbies, des travaux peuvent se voir injustement refusés ou exagérément critiqués, tandis que d’autres, sans autre intérêt que celui de leurs sponsors plus ou moins bien camouflés, vont se trouver indûment acceptés, dupliqués et hystériquement célébrés par des éditoriaux ou revues téléguidés, sachant de plus que cette perturbation d’équilibre interne sera encore amplifiée par l’écho que lui donneront les médias à la botte – à moins qu’il ne s’agisse du Comité Nobel…

Déjà mentionnée comme paramètre épistémologique, l’hégémonie de la médiocrité se retrouve aussi dans ce désastre écologique du système de publication dont dépend, en dernière analyse, la crédibilité de la science. Car si l’on n’attend rien d’autre des médiocres qui composent la majorité, la pauvreté intellectuelle menace même la minorité des plus brillants – dérive attendue dans une dynamique gouvernée par la règle du publier ou périr et où, de toute façon, la densité de platitude ambiante finit par créer une telle habituation de tous que c’est l’originalité ou l’esprit critique qui se voient le plus couramment sommés de justifier leur prétention à s’immiscer dans le débat. Cette mithridatisation des intelligences à la médiocrité se traduit, notamment, par le contraste extravagant entre l’inflation des publications et la pauvreté de la théorisation, déjà dénoncée par certains physiciens et qui frappe également dans des domaines à forte production, comme l’immunologie.

L’inflation de publications sans intérêt se conjugue avec la corruption du système d’évaluation pour promouvoir la fraude. Car, si dans son exigence méthodologique fondamentale – sur laquelle nous reviendrons – l’activité scientifique se constitue autour d’un impératif catégorique de reproductibilité, donc de vérification, il est évident qu’en pratique, tous les résultats publiés ne sont pas vérifiés par la communauté scientifique [8]. Faute de temps, d’une part, mais également faute d’intérêt : à quoi bon se fatiguer à reproduire des expériences dépourvues de la moindre portée ? De la sorte, s’est peu à peu constitué un terrain propice à la fraude, car devant la masse de résultats publiés, le risque individuel d’être pris en défaut est négligeable. Quel problème, me direz-vous, si les résultats potentiellement frauduleux sont dépourvus d’intérêt ? Tout simplement le délitement progressif d’une exigence morale naguère forte et dont les effets se font désormais sentir à bien d’autres égards, notamment dans l’aptitude des scientifiques contemporains à poser les questions méthodologiques qui comptent.

D’où cette impuissance où se trouvent désormais les « scientifiques » – a fortiori le grand public – pour résister à l’usurpation dénoncée par Lafforgue et reconnaître avec un minimum d’objectivité ce qui relève effectivement d’une véritable activité scientifique : il me paraît ainsi effarant qu’alors que, lui-même généticien, il dispose de toute la compétence théorique pour ce faire, B. Müller-Hill, dans son ouvrage Science nazie, science de mort [9], ne pose jamais la question préalable fondamentale, – à savoir qu’y avait-il de « scientifique » dans cette prétendue « science » nazie ? – et qu’il faille attendre l’interview du fils d’un des universitaires mis en cause pour entendre évoquer, simplement en passant, la regrettable indifférence de ces derniers aux « exigences méthodologiques » (p. 127). Mais c’est quoi, la science sans méthode ?

Le rôle des philosophes

La crise actuelle ressortit également à la difficulté récurrente de la philosophie post-antique à fonder une éthique assez forte pour inspirer effectivement les comportements, tant il lui est devenu naturel de dissocier la pensée spéculative de l’existence individuelle qui devrait s’en porter garante : à preuve que plus de 70 ans après, on en soit encore à disputer doctement sur les engagements personnels de Heidegger à l’égard d’une idéologie qui a tellement failli marquer la fin de la civilisation qu’on aurait pu s’attendre que n’importe quel individu se réclamant si peu que ce soit de la « philosophie » ait eu à cœur de se positionner clairement relativement à elle… Et les exemples pourraient être multipliés. Or, en matière d’éthique, de quoi ont justement besoin les scientifiques sinon d’un corpus conceptuel leur permettant de fonder effectivement leur pratique au jour le jour ?

Épistémologues

Ayant positionné ma communication au croisement de l’éthique et de l’épistémologie, qu’il me soit donc permis de dire ici à quel point la place désormais occupée par Popper dans la philosophie des sciences me paraît exorbitante. Car son œuvre de référence [10] sur le sujet présente, justement, les défauts types de cette philosophie spéculative qui au mieux, ne débouche sur rien, quand elle ne justifie pas les pires débordements, à savoir : l’essentiel occulté au profit de l’accessoire (voire du faux problème), lui-même recouvrant d’énormes implicites. Le faux problème, en l’espèce, c’est celui de l’induction – qui, de toujours, a plus préoccupé les philosophes que les scientifiques : il n’y a rien de moins scientifique que la question de savoir si tous les cygnes sont blancs – sachant de plus, cerise sur le gâteau, qu’aucune « science » naturaliste n’a jamais fait de la couleur blanche une caractérisation pertinente des cygnes en général, lesquels peuvent également être noirs ou des deux couleurs (même remarque, soit dit en passant, pour les corbeaux – autre animal-culte des pourfendeurs de l’induction). Quant à l’implicite qui fait d’emblée dérailler la belle machine popperienne, on le repère dès la première ligne de la première page :

Un savant, qu’il soit théoricien ou praticien, propose des énoncés ou des systèmes d’énoncés, et les teste pas à pas.

Or, qu’est-ce qu’un « savant » ? Ou, dans la mesure où par ce mot, Popper se réfère manifestement au chercheur scientifique, qu’est-ce que la science ? Nous sommes d’emblée dans un raisonnement parfaitement circulaire : au lieu de se demander ce qui pourrait caractériser la pratique à laquelle se sont consacrés tous ceux qui, au cours des siècles, se sont représentés en « savants » ou ont prétendu faire de la science, Popper – avec cette humilité, cet esprit de finesse et ce sens des nuances qui sont comme les marques de fabrique de la philosophie germanique – prétend désigner les happy fews qui, par opposition à la masse des imposteurs ou des imbéciles inconscients, méritent effectivement le label « scientifique » [11]. Mais sur la base de quelle autorité intellectuelle ou morale le philosophe autrichien s’est-il auto-missionné pour une telle labellisation [12] ?

Ainsi, alors même que très abusivement extrapolé de l’œuvre einsteinienne, son critère de falsifiabilité est loin de faire l’unanimité dans le seul domaine de la physique, Popper a considéré comme allant de soi que « la science » serait une valeur, pour s’octroyer ensuite le privilège exorbitant de désigner ceux qui en seraient dignes : et on fait quoi des autres, lesquels doivent correspondre à au moins 99% des gens qui se sont naïvement représentés en « savants » ? Popper, au fond, aura été le Dr Tissot de l’épistémologie : dans le monde de ceux qui ont cru faire de la science, il aura vu surtout des masturbateurs…

Ce qui choque, ce n’est pas l’ampleur d’une telle tromperie intellectuelle – qui n’est pas la première dans l’histoire des idées – mais son impact. Car à la différence de Mach nommément promu par Einstein au rang des philosophes inspirants, il serait difficile de désigner la moindre pratique scientifique qui ait été significativement fécondée par les idées de Popper [13] ; il est patent, en revanche, que cette épistémologie où la tautologie le dispute à l’analogie [14] a eu une influence très dommageable sur les dérives dont nous parlons, en permettant d’une part la labellisation d’une certaine science comme la seule véritable – via le critère trop facile de la falsifiabilité –, justifiant du même coup exclusions et excommunications au détriment d’une réflexion systématique et posée sur la caractérisation historique et épistémologique de la pratique scientifique. Bien pire : en posant comme allant de soi que « la science » serait une valeur discriminante, Popper a validé l’immense dérive qui conduit aujourd’hui quasiment n’importe qui à s’approprier le qualificatif de « scientifique » en gage imparable de crédibilité. La labellisation de Popper a donc été un puissant outil de cette usurpation justement dénoncée par Lafforgue, alors qu’il est, par exemple, passé à côté du problème réductionniste – dont nous allons parler – dont l’occultation sous-tend pourtant toutes les impostures scientistes. De part son inspiration même, elle a également contribué à la focalisation excessive de la réflexion épistémologique sur le modèle de la physique : à quoi bon se demander, par exemple, ce qui distingue l’œuvre de Freud de la tradition psychologique ou psychiatrique puisque Popper nous garantit, de toute façon, qu’elle n’est « pas scientifique » – même si, dans ses Mémoires, il n’a pas donné l’image d’un individu excessivement attentif à son inconscient et qu’il est particulièrement suspect, à ce titre, de ne pas avoir compris en profondeur ce dont il parle pourtant avec tant d’assertivité.

Éthiciens

A côté de l’épistémologie, l’éthique scientifique est également une question où la convocation des philosophes professionnels peut s’avérer contre-productive. Je reste frappé, en effet, par la portée scientifique douteuse des problèmes qui concentrent l’essentiel du souci éthique supposé appeler de toute urgence une coopération philosophes-chercheurs sous l’œil intéressé des caméras. Fécondation et génétique, euthanasie, neurobiologie : sur toutes ces questions, l’urgence scientifique me paraît en effet bien plus méthodologique qu’éthique.

Prenons l’exemple des fécondations artificielles. Il n’est pas politiquement correct de le soutenir, mais la stricte réalité c’est qu’en dépit de leur coût financier, psychologique et iatrogène exorbitant, on est toujours dans l’attente de preuves solides quant à l’efficacité de ces techniques par rapport à celle, plus ancestrale, consistant à attendre sans rien faire [15]. Même chose avec la « prolongation de vie » où quelques cas spectaculaires dissimulent le désastre économique et humain d’une fin de vie forcément médicalisée – la question méthodologique fondamentale étant de savoir si, toutes choses égales par ailleurs, la médicalisation ne tend pas, au contraire, à abréger la durée de vie [16] quand il est difficilement contestable qu’elle contribue déjà, ô combien, à en gâcher la qualité [17]. Même question avec les pseudo-menaces de la neurobiologie qui recouvrent d’un rideau de fumée l’ignorance déprimante où nous sommes encore quant aux mécanismes neurologiques les plus élémentaires, quant aux preuves d’efficacité des psychotropes ou quant aux causes – pourtant probables et évitables – de dysfonctionnement neuro-psychique (télé, ondes électromagnétiques, carences éducatives…). Même la neurologie basique continue à poser des problèmes immensément dramatiques dont semblent se contreficher tous les éthiciens : pourquoi, par exemple, le nombre de sclérosés en plaque a-t-il triplé en une décennie dans notre pays ? Pourquoi, depuis la disparition de la spécialité « neuropsychiatrie », la moindre hystérique tant soit peu talentueuse ou le moindre hypocondriaque tant soit peu entraîné peuvent-ils mettre en échec – et durant des années – les meilleurs services hospitaliers à un coût défiant toute concurrence pour la collectivité ? Toutes ces difficultés au jour le jour permettent d’en rabattre énormément sur la pseudo « révolution des neurosciences » et sur le potentiel censément fabuleux de « l’imagerie cérébrale »…

Certes, on pourra toujours trouver une femme de 65 ans qui, moyennant beaucoup d’argent et une immaturité proportionnelle à son âge, va réussir à se faire implanter un embryon : mais ça pèse quoi, dans la balance, à côté du problème posé par le choix du sexe de l’enfant à naître, dont on sait parfaitement qu’il n’a pas besoin de techniques sophistiquées pour trouver des solutions aussi éthiquement douteuses qu’éprouvées par l’expérience ? Il faudrait donc nettoyer le débat éthique de toutes les mystifications fondées sur une dramatisation de l’anecdotique, qui empêchent un inventaire crédible des vrais problèmes : distinguer le spectaculaire du significatif.

On peut facilement élargir le débat hors secteur médical. Jusqu’à plus ample informé, par exemple, il existe extrêmement peu de raisons sociétales contraignantes (autres que certains intérêts financiers) pour justifier les OGM et même les quelques exemples qui paraissent garantir la « moralité » du processus mériteraient d’être réexaminés à la baisse : il n’y a rien de révolutionnaire à sélectionner de nouvelles espèces, les biotechnologies ne sont pas nécessairement le meilleur moyen pour ce faire (il existe des alternatives technologiques moins risquées) et, de toute façon, la création d’espèces supposées résistantes à ceci ou à cela n’est pas nécessairement le moyen le plus direct ou le moins coûteux pour lutter contre la faim dans le monde [18].

Ainsi, en se laissant attraire dans de pseudo débats éthiques, il y a risque de contribuer à la mystification consistant à dissimuler que le principal problème posé par ces questions est d’ordre politique – et que, plus que des spéculations philosophiques hasardeuses, celles-ci appellent des décisions courageuses, la première étant d’exiger la réalisation d’évaluations méthodologiquement bien conduites pour hiérarchiser les vrais problèmes en fonction de leur importance épidémiologique ou sociétale, éclairer les choix politiques et justifier l’allocation des ressources nécessaires [19].

De plus, en crédibilisant « le rôle démiurgique de l’homme » (H. Jonas), cette hystérisation de l’anecdotique, avec l’hypermédiatisation inhérente, offre une tribune inespérée à ceux qui feraient mieux de déployer leur vision et leur audace spéculative dans leur pratique technico-scientifique au quotidien. Qu’il suffise de penser à la complaisance avec laquelle certains médecins aiment à se poser en grands maîtres de vie et de mort sous le prétexte négligeable des essais contre placebo [20] (lesquels, rigoureusement menés, ne posent pas de problème éthique significatif) quand ils se révèlent, au jour le jour, incapables de concevoir, de mener – et encore moins : d’imposer – les évaluations crédibles qu’appellent pourtant les vrais problèmes sanitaires du moment. Et si tous ces gens, plutôt que des démiurges trop complaisamment crédibilisés par les médias – et les éthiciens –, étaient d’abord au mieux des médiocres, au pire des faussaires ?

Les fondamentaux d’une éthique scientifique

La critique est facile et j’y ai suffisamment sacrifié : il est temps d’être plus constructif. Sous réserve de vos critiques et ajustements, je crois apercevoir trois axes susceptibles de structurer une éthique scientifique en théorie tout autant qu’en pratique : un axe moral, un axe métaphysique et un axe esthétique.

Un axe moral

L’axe moral, c’est la méthode – c.-à-d. comme je l’ai déjà soutenu devant vous : le souci de l’Autre. « Il n’est pas bon que l’homme soit seul » dit Yahvé dans la Genèse (2, 18) : le propos vaut aussi pour la science, car la connaissance de l’homme « seul », c’est l’autisme… Sortir de soi, au contraire, c’est l’impulsion d’humanité : c’est l’impératif catégorique – commun à la science, à l’art [21] ou à l’amour – où s’enracine la civilisation comprise comme maîtrise de la sauvagerie.

La dernière fois, j’avais introduit que, faisant naturellement défaut en l’espèce, ce souci de l’Autre qui travaille l’idée de méthode était bien le critère permettant de réfuter qu’il y eût jamais une « science nazie ». Il m’est revenu depuis que chez les épistémologues contemporains, le plus virulent critique de la « méthode » avait été Feyerabend [22]. Cela n’est pas un hasard : ce souci d’altérité, ça correspond à quoi chez un ex-officier nazi qui n’a jamais sérieusement renié ses engagements passés ?

En l’espèce, il s’agit donc que l’Autre comprenne ce que j’ai fait, et comment, et pourquoi, et que je lui fournisse toutes les indications pour refaire comme moi et, plus encore, pour vérifier mes résultats – le cas échéant pour les réfuter : nous sommes aux antipodes de l’intimidation scientifique, et nous nous posons aussi aux avant-postes de la résistance à la falsification.

En qualifiant cette exigence de « morale », c’est bien toute la dimension normative que je vise aussi, non pas pour insinuer que « la » méthode devrait nécessairement être en conformité avec une procédure prédéfinie qui s’imposerait à tous : je veux simplement exprimer qu’il n’y a aucune autre issue que la transparence quant aux moyens mis en œuvre, eussent-ils été spécifiquement conçus pour l’occasion. La démarche scientifique doit être communicable et vérifiable : cela n’est pas un critère garantissant l’authenticité de la connaissance – car le mysticisme, l’art ou la sexualité peuvent également conduire à une connaissance authentique –, c’est un critère nécessaire [23] de scientificité.

Visant la norme, je fantasme également un idéal de justice qui définirait la nécessaire sanction à l’encontre des transgresseurs.

Un axe métaphysique

Faire de la science, c’est, parmi les milliards de paramètres susceptibles d’influer sur le phénomène à l’étude, apercevoir celui ou les quelques-uns qui vont effectivement rendre compte de l’essentiel prévisible. Faire de la science, c’est par conséquent sacrifier à un réductionnisme radical : c’est tolérer l’incertitude et l’on pourrait dire que par contraste avec la pensée magique, la science s’est constituée grâce au regroupement de ceux qui acceptaient de ne pas tout comprendre [24]. C’est à la fois promouvoir une exigence de délimitation tout en faisant allégeance à une éthique du renoncement.

Le Sacré surgit forcément de cette conscience réductionniste : le Sacré, c’est-à-dire, entendons le bien, l’acceptation de l’inconnaissable agissant – et certainement pas la religion (que l’on pourrait au contraire caractériser comme une tentative d’anéantir le sacré en le nommant, voire en le décrivant). Rejoignant probablement Wittgenstein sur ce point, je soutiens qu’il faut garder le silence sur ce dont on ne peut pas parler – du moins garder le silence en tant que scientifique : à peu près l’inverse de la dépravation médiatique contemporaine qui conduit à faire parler n’importe quel scientifique en vue sur tout et n’importe quoi…

J’entends déjà l’objection du panthéisme assortie du reproche qu’à m’entendre, le Sacré ne serait ainsi que le bouche-trou de la connaissance scientifique en attendant qu’elle progresse. Cependant et premièrement, il n’y a pas besoin d’inventer un Dieu omniprésent pour s’émerveiller que le réel fonctionne (malgré, hélas, les coups de boutoir d’une humanité malfaisante). Deuxièmement, je ne vois pas en quoi décrire les lois de la gravitation ou tracer la courbe d’une fonction mutile ou amoindrit le Sacré [25].

Ce réductionnisme est, en même temps, une éthique de l’engagement : il faut apercevoir un ordre que les autres ne voient pas dans la foisonnante multiplicité des phénomènes, prévoir ce qui est le plus probablement significatif, avoir le courage de choisir, ne pas se laisser décourager par la résistance initiale du réel – ni par l’opposition résultante des « Sages et des habiles » (Mat, 11, 25)… Un nouveau paradigme, ça ne s’impose pas par l’opération du Saint Esprit, mais ça requiert de la sueur, du sang et des larmes.

La dignité du chercheur est aussi dans la conscience de cette misère, qui est l’antidote du cynisme postmoderne. La recherche scientifique, au fond, c’est vider le lac de l’inconnaissance avec une petite cuiller : quoique sans aucune prétention de l’assécher jamais, nous avons néanmoins l’audace de prendre ça au sérieux, malgré l’infimité de l’entreprise [26]…

Un axe esthétique

La question esthétique est plus classique en épistémologie : elle vise l’exigence d’épargne, consistant à « rassembler un maximum de faits sous un minimum de lois » (Mach) assortie de cette sensibilité individuelle qui nous conduit, par exemple, à juger qu’une démonstration mathématique est « plus élégante » qu’une autre. Elle inclut également l’exigence – fondamentale – de cohérence.

Par opposition à la rigidité normative de Popper, qu’il me soit permis de remarquer que le caractère unifiant d’une théorie peut compenser pour la difficulté à la tester. C’est également la dimension esthétique, bien davantage que la réfutabilité, qui participe à la justification scientifique de la taxinomie [27].

Sans m’attarder sur cette exigence esthétique qui ne pose sans doute aucun problème d’acceptabilité, je m’en remettrai à une citation de Mach qui me semble tout à fait illustrative :

"Toute science se propose de remplacer et d’épargner les expériences à l’aide de la copie et de la figuration des faits dans la pensée. Cette copie est en effet plus maniable que l’expérience et peut, sous bien des rapports, lui être substituée."

La crise de l’expertise

L’éthique scientifique telle qu’elle vient d’être rapidement esquissée me fournit un cadre conceptuel pour répondre de façon relativement approfondie à la question visant la crise de l’expertise, qui fut le facteur déclenchant de ma première invitation ici.

Mais pour introduire mon propos à ce sujet, je voudrais d’abord remarquer que cette aura de respect religieux qui entoure aujourd’hui le mot « expert » est étonnamment récente : jusque voici très peu, le mot était plutôt utilisé dans un contexte assez léger, voire de façon ironique. Ecoutons Littré :

Le coeur est expert en tromperies, CHATEAUBR. Génie, I, v, 14.

Et jusques au manger et au boire, nous n’oserons plus rien trouver de bon, sans le congé de messieurs les experts, MOL. Critique, 7.

Même écho dans la grande encyclopédie Larousse, contemporaine du Littré, qui commence par renvoyer à la même citation de Chateaubriand, avant de poursuivre sur d’autres, équivalentes :

Véritables piliers de ministères, EXPERTS des coutumes bureaucratiques, ces garçons sans besoins, bien chauffés, vêtus aux dépens de l’Etat, riches de leur sobriété, sondaient jusqu’au vif les employés (Balz).

L’amour de la table est une passion que l’on n’a pas avant quarante ans, du moins en EXPERT. (De Cussy)

Et Larousse d’embrayer sur un long commentaire du tableau intitulé Les experts, ou les singes amateurs que le peintre Alexandre Decamps aurait réalisé pour « se venger de l’injustice des jurés académiques » : lesdits jurés – ainsi dédaigneusement qualifiés d’experts – y sont représentés comme des singes habillés en hommes et groupés devant une grande toile qu’ils prétendent évaluer.

Littré distingue ensuite le mot « expérimenté » du mot « expert » (« le second signifie celui qui a acquis, par l’usage aussi, non pas une connaissance générale, mais une habileté spéciale. Un homme est expérimenté dans les affaires ; mais il est expert dans son métier »), et l’exemple qui s’impose à lui apparaît fort pertinent pour notre propos :

Ce chirurgien, très expérimenté, est expert à traiter les maladies des voies urinaires.

Rappelons que par rapport à une profession à l’époque peu portée à la prétention scientifique, l’agrégation à la médecine de la corporation des barbiers-chirurgiens est, de plus, assez récente : il est donc intéressant que l’exemple qui soit le plus naturellement venu à l’esprit de Littré ou de son rédacteur pour illustrer le sens du mot « expert » soit bien plus proche d’une pratique quasi artisanale que de la science. Quant à Larousse, après avoir mentionné – mais sans déférence particulière – la pratique de l’expertise judiciaire (également évoquée par Littré), il indique que l’expert correspond aussi à une fonction franc-maçonnique : je vous laisse décider si ce rapprochement séquentiel entre expertise judiciaire et franc-maçonnerie est simplement fortuit…

Couvrant la même période mais en débordant naturellement sur l’époque contemporaine, le Trésor de la Langue Française confirme largement que le mot « expert » est, pour l’essentiel, vide de tout décorum et qu’il véhicule souvent dérision ou ironie. Mais le TLF introduit une nouvelle acception, fort moderne, qui n’est pas sans nous interpeller (« D’une habileté purement technique, qui exclut ou tue les sentiments, l’imagination. ») et dont le paradigme vaut son pesant de moutarde :

La fille peinte et parée comme une idole qui accomplit rituellement les gestes de l’amour, la fille experte et froide, précautionneuse comme une infirmière, indifférente comme la mer... VAILLAND, Drôle de jeu, 1945, p. 109.

Ils seraient peut-être moins nombreux à revendiquer le titre s’il était mieux connu que le mot « expert » entre dans la modernité avec une connotation de prostitution…

Quoi qu’il en soit, cette tonalité de technicité et de froideur – qui peut en imposer pour de la maîtrise et de l’impartialité – est aux antipodes de la dimension d’engagement personnel et d’imagination créatrice par quoi je me suis attaché à caractériser le travail scientifique. C’est aussi l’occasion de souligner, contre les images d’Epinal, que l’impartialité, justement, ne semble pas s’imposer comme qualité scientifique : quand un chercheur, seul contre tous, s’efforce d’imposer un nouveau paradigme, comment pourrait-il être impartial ? Ce qui est demandé à un scientifique créatif, ce n’est pas d’être impartial : c’est de voir plus haut et plus loin que ses contemporains, c’est d’avoir raison avant les autres – et, parfois même, contre eux. Cette remarque vise aussi à réfuter les éternelles polémiques qui empoissent la biographie de tous les grands novateurs scientifiques, si communément accusés par les médiocres d’avoir « falsifié » leurs résultats : on retrouve ça tout autant avec Pasteur et Darwin qu’avec Mendel ou Freud – et bien d’autres encore. L’innovation scientifique passe par la controverse, qui n’est certainement pas le lieu de l’impartialité.

Le précédent récent de la grippe porcine, où je m’obstine à voir un paradigme exceptionnellement intéressant pour notre propos, offre aussi le spectacle d’experts qui n’ont pas craint de s’engager précisément sur des estimations numériques de victimes ou sur des taux vaccinaux nécessaires pour éviter la catastrophe et qui, quoique sévèrement ridiculisés par l’expérience, se crispent de plus en plus obstinément sur leur droit de prévoir, n’hésitant pas – maintenant – à asséner que la catastrophe annoncée pour hier, c’est désormais dans un délai de trois ans qu’il faudrait s’y attendre. Ce, sans même faire l’effort de fournir rétrospectivement la moindre justification crédible à l’échec de leurs prévisions, et sans autre gage d’objectivité que leur prétention d’être les seuls à savoir.

Sur la base de ce qui vient d’être dit au sujet du chercheur créatif, on pourrait penser que ces experts sont justement dans cette phase polémique où, seuls contre tous, ils tentent d’imposer une nouvelle vision. La différence, cependant, est au moins triple : 1) ils s’assoient sans un mot de justification sur une réfutation pourtant particulièrement cinglante de l’expérience ; 2) ils n’ont aucune méthode, fonctionnent en toute opacité et cherchent à imposer bien davantage qu’à convaincre ; 3) ils ont les institutions académiques, le pouvoir politique et les forces de l’argent derrière eux [28]. Totalement dépourvus de ce souci altruiste qui fonde la méthode, strictement incapables de justifier leur vision, ils se contentent de se barricader dans un autoritarisme autiste – assurés qu’ils se trouvent d’avoir, on l’a bien vu, jusque la force publique en leur faveur. La dernière profession de foi que j’ai entendue en plein cœur de la Faculté de médecine de Paris, c’est qu’en pareille matière, le droit à la parole ne serait pas 50/50 et que celui de leurs contradicteurs serait essentiellement de se taire, l’un de ces experts ne craignant pas d’affirmer que personne de sérieux ne s’autorise à mettre en doute le théorème de Pythagore. Mais la différence, là encore, est de taille : depuis des siècles au moins, n’importe quel élève du secondaire est parvenu à se réapproprier le raisonnement de grand mathématicien grec, alors que nous sommes toujours dans l’attente du moindre élément convaincant nous permettant de comprendre l’alarmisme de ces experts, quand nous ne cessons d’en découvrir d’autres, soigneusement dissimulés (parfois même en contradiction avec la loi), qui suffisent à rendre compte d’une mystification par trop intéressée.

Il y a donc quelque chose d’antagoniste entre, d’une part, ces experts royalement honorés, grassement payés, plombés dans leur autisme autoritaire et, d’autre part, cette dimension d’engagement personnel radical contraint par un impératif catégorique d’altérité, qui apparente le scientifique bien davantage au prophète de la Bible – avec son ardent souci de la communauté, la misère de sa solitude, et son potentiel de lapidation ou de martyre…

Qu’il n’y ait rien de moins scientifique que l’expertise aujourd’hui est encore illustré par la référence judiciaire – considérée par d’aucuns comme un modèle d’expertise – qui mêle indistinctement dans sa nomenclature les « biotechnologies », « l’exploitation vinicole », « la bijouterie », « la numismatique », « le théâtre et les spectacles vivants », la « gestion des droits d’auteurs », les « opérations de banque et de crédit », le « nucléaire », le « génie chimique », « l’anthropologie », « l’entomologie », etc.

Je soutiens quant à moi que, phénomène récent dans l’histoire de l’expertise, le prestige de la fonction vient essentiellement d’une usurpation – l’usurpation tenant tout particulièrement à un manque de méthode qui se traduit par une opacité de choix et de fonctionnement, conjoint au refus de la réfutation. Je soutiens, du même coup, que loin de représenter à eux seuls une menace de « dictature » sur la société, ces experts scientifiquement inconsistants ne sont que les hommes de paille des lobbies, avec le secours séculier des pseudo-décideurs que sont les politiques ou les magistrats, eux aussi manipulés par les mêmes prédateurs [29].

Conclusion

Je termine sans avoir eu le temps de proposer quelques pistes pour re-crédibiliser le système de reconnaissance par les pairs, dont la corruption actuelle est une menace mortelle pour la survie même de la science.

Il m’était demandé de commenter la crise de l’expertise comme symptôme d’un désordre dans l’éthique scientifique. La réponse est que, antagoniste en tout avec les valeurs scientifiques – notamment celles d’altruisme et d’humilité cosmique – l’expertise fonctionne aujourd’hui comme une usurpation : elle foule aux pieds les valeurs les plus fondamentales qui ont justifié le prestige de la « science ».

Mais plus profondément, la réponse est aussi qu’il se pourrait, au fond, que ce qu’on appelle « la science » – loin d’être une norme d’investigation ou un label de qualité – soit simplement une éthique de la connaissance. On retomberait alors très près de mon intuition introductive, à savoir que déplorer une crise de l’éthique scientifique, c’est bien faire le constat d’une décadence : celle de la science – rien de moins.

[1] C’est Maupassant qui identifie les romanciers « réalistes » comme des « Illusionnistes » (Préface de Pierre et Jean). Le propos est facilement transposable à la médecine et ce n’est pas un hasard si la figure du médecin tient une telle place dans le roman réaliste.

[2] Je dis bien distinguée de, et non pas opposée à.

[3] C’est cette pratique de la fiction (mais sans imagination créatrice) qui a rendu la profession médicale si imperméable à la réfutation, comme l’a parfaitement perçu Molière (« le roman de la médecine »). L’imperméabilité à la réfutation – qui justifie des plaisanteries classiques comme celle du « malade mort guéri » – est particulièrement voyante dans le contexte de la grippe H1N1, qui suscite une crispation pitoyable et risible des professionnels sur leurs erreurs pourtant patentes : cette irréfutabilité culturelle est l’une des démarcations les plus nettes entre la pratique scientifique et la médecine.

[4] L. Lafforgue, in La débâcle de l’école, L. Lafforgue et L. Lurçat éd., Paris, FX de Guibert, 2007, 188-91.

[5] Klein J. Hegemony of mediocrity in contemporary sciences, particularly in immunology. Lymphology 1985 ; 18 : 122-31.

[6] C. Abensour et coll. De la destruction du savoir en temps de paix, Paris, A. Fayard, 2007.

[7] Contemporaine de la présente rédaction (mai 2010), la publication par La Recherche d’un numéro anniversaire (« 40 ans de sciences ») permet déjà un intéressant constat quant à l’évolution des thèmes traités au cours des quatre dernières décennies.

[8] Ce qui renvoie, en passant, au paramètre étrange de la confiance.

[9] Paris, Odile Jacob, 1989, pour la traduction française.

[10] KR Popper. La logique de la découverte scientifique. Paris, Payot, 1973.

[11] Que deviennent, parmi d’autres, la paléontologie, la climatologie, la météorologie, la taxinomie, qui ne peuvent, à l’évidence, affronter ces tests systématiques auxquels, dixit Popper, « chaque idée nouvelle doit être soumise pour être prise au sérieux » (p. 27).

[12] Le succès de cette labellisation auprès de la communauté scientifique, paradoxal compte tenu de sa faiblesse épistémologique, tient essentiellement au fait que le critère de démarcation proposé par Popper flatte énormément l’ego des chercheurs, même si, en pratique, il ne correspond quasiment à rien. Par analogie avec un ouvrage historique connu, on pourrait dire que l’œuvre de Popper pourrait s’intituler « Comment on écrit la science » : car cette façon dont il l’a écrite, pour flatteuse qu’elle soit, est grossièrement fallacieuse.

[13] Outre son point de départ manifestement défaillant puisque inspiré par un préjugé sur la valeur incomparable de "la" science, la théorisation popperienne se heurte à un autre obstacle : en pratique, elle ne marche pas. Comme l’a remarqué, parmi d’autres, A.F. Chalmers (Qu’est-ce que la science ?, La Découverte, 1987) : "si les scientifiques avaient adhéré strictement à leurs principes méthodologiques [ceux de Popper et de ses disciples], les théories que l’on considère généralement comme les plus beaux exemples de théories scientifiques n’auraient jamais pu être développées, car elles aurait été rejetées dès leurs premiers balbutiements" (p.95). Nous voilà donc renvoyés à ce paradoxe exaspérant de la philosophie post-antique, à savoir la liberté de disserter sans aucune exigence de validation par l’expérience.

[14] Que sont les sections 39 (La dimension d’un ensemble de courbes) ou 40 (Deux manières de diminuer le nombre caractérisant la dimension d’un ensemble de courbes) qu’une digression sans autre justification qu’une simple analogie, au service d’une manifeste rhétorique d’intimidation scientifique (voyez, je sais ce dont je parle…). Dans la même veine, Popper ne craindra pas d’écrire plus loin : « Je pense qu’Einstein aurait pu répondre à Bohm de la manière suivante » (p. 460)…

[15] Sans compter qu’on ne sait pas grand-chose sur l’impact transgénérationnel d’une telle entrée dans la vie : déjà bien incapable de documenter avec précision les effets indésirables des médicaments utilisés sous prétexte de procréation médicalement assistée (PMA), la médecine se soucie encore moins de ce qui se passera quand les enfants en question seront eux-mêmes en position de transmettre la vie – pour ne point parler du devenir de la seconde ou de la troisième génération (JP Winter. Homoparenté. Paris, Albin Michel, 2010, pp. 84-6).

[16] Pour ne point parler de toutes les autres circonstances contemporaines qui, indubitablement, contribuent à un tel raccourcissement : pollution, alimentation, stress, etc.

[17] Pensons, par exemple, à la surprescription des psychotropes chez les personnes âgées (qui en impose parfois pour un Alzheimer)…

[18] Un problème du même type se pose lorsque des vaccinations coûteuses et potentiellement iatrogènes sont proposées pour lutter contre une morbidité qui dépend avant tout d’une sous-alimentation ou d’une insuffisance d’eau potable.

[19] Il faudrait, à ce sujet, évoquer ce singulier renversement qui consiste à institutionnaliser l’éthique (sous prétexte de « comités » ad hoc visant à la « protection des personnes » ou à la consultation par les autorités) et à permettre aux politiques désigner des sortes de chargés d’affaires en cette matière, dont la caractérisation la plus voyante est qu’ils n’ont généralement aucun titre à en parler, encore moins à en décider (quand encore ils ne s’appliquent pas à en bafouer les règles les plus élémentaires, relativement à leurs conflits d’intérêts, par exemple)…

[20] Cette théâtralisation risible de la procédure de l’essai contre placebo trouve une illustration éloquente dans le livre de G. Bouvenot et coll : Le médicament. Naissance, vie et mort d’un produit pas comme les autres, Paris, INSERM Nathan, 1993.

[21] Historiquement, les sciences n’étaient pas séparées des autres « arts libéraux » (dont la littérature et la musique) qui, mutatis mutandis, posent des questions extrêmement superposables dans le rapport à l’Autre.

[22] Contre la méthode, Esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance, (trad. française), Paris, Ed. Seuil, 1979

[23] Sinon suffisant : les bonnes recettes de cuisine doivent être communicables et vérifiables…

[24] Il est honnête de rappeler que certains chrétiens s’y étaient déjà appliqués : credo quia absurdum (« je crois parce que c’est absurde »). Mais dans l’Église, ceux-là n’ont jamais constitué la majorité agissante.

[25] Ce m’est aussi l’occasion de dire que, quoique l’intelligent design ne soit pas ma ligne personnelle de pensée, je peine à comprendre le politiquement correct qui justifie de décrédibiliser cette vision comme intolérablement primaire : qu’est-ce qui empêche quiconque de se représenter la main de Dieu derrière les lois de la nature telles que la science s’efforce de les décrypter ?

[26] D’où l’objection fallacieuse : si les scientifiques n’ont aucune prétention à détenir la Vérité, sur quoi pourraient-ils fonder leur prétention à dénoncer une « fausse » science ? Nonobstant une parfaite conscience des limites de la science, la présente communication vise précisément à proposer des critères pour reconnaître les usurpateurs – qui sont, comme par hasard, ceux qui tendent à s’approprier sinon « la » du moins une certaine vérité.

[27] N’en déplaise à Popper, la prétention « scientifique » de la psychanalyse pourrait tenir à la superbe économie réductionniste de la seconde topique.

[28] Dans à peu près n’importe quelle activité humaine, l’erreur peut se voir sanctionnée – par une radiation, une interdiction de gestion, une privation de droits civiques. Par contraste, cette totale immunité à l’erreur qui préserve les experts officiels est particulièrement choquante relativement à une fonction qui fonde son prestige sur celui de la science…

[29] Il est facile de documenter, notamment, que la justification ad hoc des experts pris la main dans le sac de leurs conflits d’intérêts dissimulés est fallacieuse : malgré ce qu’ils soutiennent effrontément, il n’est pas vrai que le statut d’expert soit l’accomplissement logique d’une excellence préexistante et il est patent, au contraire, que via ces faux décideurs que sont généralement les politiques et les magistrats, les lobbies ont la haute main sur le recrutement des experts qui leur conviennent – que ce soit en raison de leur docilité, de leur vénalité ou de leur inconsistance intellectuelle.


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